Numéro 99

Bernard Du Boucheron

COURT SERPENT

Gallimard, Paris, 2004
133 pages
24,50 $

On a peine à croire, en dégustant une écriture aussi juste, qu’il s’agit d’un premier roman. Le récit aussi dépasse largement ce qu’on pourrait attendre d’un premier tour de piste. Savourons la première et étonnons-nous du second.

À une époque que l’auteur laisse hors du temps et du doute, mais où la foi ne se discute pas, mandat est donné à un docile abbé de se rendre au nord le plus nordique pour rétablir le lien entre de lointains fidèles et la hiérarchie cléricale. Rien de plus, rien de moins. Défi de taille pourtant, car nul ne sait comment les décennies ont refaçonné les antiques paroisses. Il faudra naviguer vers un froid toujours plus intense, subir l’emprisonnement dans les glaces, affronter la faim, le dénuement, l’hostilité des hommes et de la nature. À l’abbé de se débrouiller, car il n’incombe évidemment pas à un évêque de se préoccuper des « détails ». Ordonner suffit quand on contrôle les âmes.

Le compte rendu du voyage est un enchaînement d’horreurs. Survivre épuise toutes les énergies, coûte la vie à bon nombre de marins, confronte chacun à des tentations inédites, dont le cannibalisme n’est peut-être pas la pire. Pendant longtemps, l’abbé parviendra à tenir son livre de bord sur le ton qui convient aux missives destinées à l’appareil ecclésiastique. La phrase se déroule avec déférence, les euphémismes gardent l’équilibre entre ce qu’exige la vérité et ce qu’autorise la décence. L’évêque, s’il le veut, saura à quoi s’en tenir sans jamais avoir à subir l’impolitesse de termes grossiers. L’auteur relève ce défi et crée imperceptiblement le décalage entre les difficultés surmontées et les fleurs littéraires. Pour être longtemps décrit en termes respectueux et élégants, l’enlisement dans l’horrible et le scandaleux n’en est que plus prenant. Quand il s’avère que l’abbé devient de plus en plus semblable aux fidèles dégénérés auxquels il devait rappeler les exigences de l’Église, il ne reste plus grand-chose du mandat initial. Cela, poliment, n’est pas dit, mais sous-entendu.

Écriture magnifique. Gestion parfaitement maîtrisée d’une descente sinon aux enfers, du moins aux bas-fonds de l’humain.

Publié le 1 juin 2005 à 11 h 39 | Mis à jour le 21 décembre 2014 à 18 h 31