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Gilles Archambault

COURIR À SA PERTE

Boréal, Montréal, 2000
197 pages
21,95 $

Courir à sa perte : le titre de ce roman intimiste exprime l’impuissance et la nostalgie que l’on éprouve lorsque, à l’aube de la vieillesse, on admet que chaque jour de vie supplémentaire est un pas de plus vers la mort. Quand on comprend que la vie est un inexorable et tragique processus, on est tenté soit de se dépêcher de vivre (de profiter comme on dit), soit de s’arrêter, de ralentir, d’économiser les heures qui passent pour retarder l’échéance. Jacques, le personnage principal de ce nouveau roman de Gilles Archambault, a définitivement choisi d’étirer le temps : « Je fais en sorte que mes gestes quotidiens soient les plus lents du monde. »

À 65 ans, Jacques a lâché prise depuis longtemps mais ne se résigne pas à vieillir. Littéralement consumé par sa passion platonique pour une femme, Mylène, qu’il a adulée pendant plus de quinze ans, il est présent au monde mais sans attente, sans haine et sans véritable désir. Il fait le dos rond pour se protéger des griffures du temps. Il sort de moins en moins, ne voyage plus, mais lit beaucoup et s’entoure de jeunes qui lui permettent de vivre par procuration : « […] un rempart contre la mort ». Pour passer le temps, pour retrouver une atmosphère familière, pour conserver des habitudes, pour se dire qu’il est encore utile, il continue à exercer son métier : il aurait voulu faire du théâtre mais il aura été toute sa vie durant serveur dans un restaurant ; il travaille de façon occasionnelle, sans enthousiasme, mais avec sérieux. Il n’est pas nihiliste, mais hésitant : Jacques vit « doucement, [ ] observant la vie comme si elle ne le concernait qu’à demi ». Il acceptera tout de même de déménager et de s’installer avec Lucienne, la sœur de Mylène ; il fera même l’amour avec elle mais leur relation se dégrade ; « [c]omment expliquer que l’amour dorénavant ne me concerne pas ? ».

Le temps semble venu de faire le bilan : les moments de bonheur et les ratages. Par petites touches, au gré du quotidien, sur un ton parfois grave, parfois plein de dérision, Jacques nous parle de sa vie, revient sur son passé, évoque, à peine, son avenir. Sa mémoire est pleine de fantômes, son intimité « pleine de souvenirs morcelés » qui fragmentent le récit et lui donne un rythme aléatoire, passant en permanence d’une pensée à une autre. On s’attache à ce vieux monsieur qui pourrait être l’un d’entre nous : seul, lucide et patient, il commente avec détachement et bienveillance la vie bien ordinaire qu’il a menée, une vie que d’aucuns jugeraient décevante mais qui l’a comblé. C’est peut-être cela la sagesse : savoir se contenter et ne rien faire d’autre qu’attendre tranquillement, ce qui est déjà quelque chose. À méditer.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 23 novembre 2014 à 11 h 49