Numéro 103

Bernard Du Boucheron

COUP-DE-FOUET

Gallimard, Paris, 2006
191 pages
26,95 $

Pour ceux et celles, sans doute innombrables, qui ignorent tout de la chasse à courre, la première moitié du roman semblera écrite dans une langue étrangère. Des codes rigides et opaques régissent les structures sociales, les rapports entre les femmes et les hommes, le rituel de l’encerclement et de l’hallali ; les termes et les expressions, qu’un glossaire doit rescaper, séduisent sans renseigner. Peu à peu, cependant, Bernard du Boucheron dégage de cet univers suranné un triangle humain aux intransigeances contrastées et meurtrières. Tous trois cavaliers experts, tous trois arc-boutés sur des entêtements sans faille, la belle et imprévisible Aella, le roturier Coup-de-Fouet et le charmeur Hugo de Waligny vivront, proches et étrangers, la chasse à courre, la guerre, le sexe et la haine. Ce qui semblait figé bouge comme lave de volcan.

Tout cela se situe, fort logiquement, à un moment charnière, en ce début de XXe siècle où la guerre comptait sur les chevaux plus que sur les blindés. L’équitation, qui semblait un caprice, se révélait au front une arme redoutable ; on comprend mieux l’entrée en scène. Du Boucheron se montre ainsi connaisseur et cohérent : sans la toile de fond de la guerre de 1914-1918 et sans le prestige musclé que l’époque accordait à la maîtrise de l’équitation, tout, dans ce roman, sentirait l’excès et sombrerait dans l’invraisemblance. Ce monde, où la noblesse défend avec morgue ses privilèges tout en assumant les risques du champ de bataille, est en train de basculer. Le noble ne peut plus traiter comme une bête le paysan ou le subordonné ; l’erreur de goût devient une imprudence. S’il trouve un Coup-de-Fouet sur sa route, le noble engoncé dans ses titres sera brutalement dégrisé : « Monsieur, tout Monsieur que tu es, si tu reviens ici, je te tue ! ».

Le bouquin ne se livre que moyennant l’effort. Si, pour demeurer dans le ton, on saute l’obstacle, on accède à un superbe contraste : alors que craquent les conventions sociales, les passions humaines réaffirment leur éternité. Comme si Lady Chatterley trouvait du charme à un piqueux au moment où la noblesse perd ses privilèges.

Publié le 7 juin 2006 à 18 h 18 | Mis à jour le 7 juin 2006 à 18 h 18