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Jean Cocteau

CORRESPONDANCE 1917-1944

Paris-Méditerranée/écritsdes Hautes-Terres, Paris, 2000
648 pages
55 $

En 1917, commence entre les deux écrivains, qui se voyaient d’abord à Paris, une correspondance presque quotidienne jusqu’en 1927, pour ensuite s’espacer. Au total 268 lettres, cartes, billets, comme les hommes de lettres en étaient jadis si prodigues. De St-Benoît-sur-Loire où il s’est retiré, Jacob prétend en écrire une trentaine par jour !

Jacob est l’aîné d’une douzaine d’années, il vivote en vendant ses gouaches, en écrivant, souvent harcelé par les éditeurs, romans et poèmes, avec un succès mitigé, mais son influence est grande auprès des écrivains plus jeunes. Déjà Cocteau est l’étoile montante au théâtre, en poésie, au cinéma, dans tous les genres qu’il touche. Ce qui lui vaut une haine féroce – dont Jacob a aussi sa part – d’André Breton, régent auto-proclamé des surréalistes qui couvre tous ceux qui se risquent sur d’autres chemins des insultes les plus outrancières. On a (inévitablement) prêté à Jacob et à Cocteau une relation amoureuse qu’ils ont toujours démentie avec vigueur. «Je t’aime, je t’admire, je t’embrasse » qui constitue la formule favorite de Cocteau donne cependant le ton de cette correspondance. Un support mutuel souvent bien nécessaire et qui ne se dément jamais : Jacob se débat dans la mauvaise santé, la pauvreté et une obscurité relative. Cocteau passe d’une cure de désintoxication à l’autre et, malgré ses succès littéraires et mondains, est travaillé par la mauvaise conscience et le doute. Ses amours sont rarement durables et heureuses et la mort en 1923 de Raymond Radiguet le déchire. À chaque nouveau livre paru, on échange des commentaires laudatifs : «Tu ne touches jamais le silex sans faire jaillir l’étincelle ». La phrase est de Cocteau, elle pourrait être signée de Jacob tant abondent les encensements réciproques.

Le plus clair de ces lettres est constitué de nouvelles à usage personnel. Multiples petits faits, démarches, lettres et visites d’amis, ou leurs silences, ou des brouilles (Jouhandeau, Picasso, Maurice Sachs), démêlés avec les éditeurs ou directeurs de revues, rumeurs, ragots aux confins de la médisance. Dans des vers de mirliton, des anecdotes et historiettes plus ou moins controuvées, Jacob se montre souvent drôle, voire cocasse – ainsi dans l’évocation d’une cérémonie à Rome où il a vu le pape -, d’une espièglerie qui bouscule les clichés et lui inspire des rapprochements de mots et de faits très inventifs. En regard Cocteau paraît plus composé, appliqué, avec des pointes d’affèterie. « Nous sommes des hommes de labeur, dit Jacob, mais notre infernal humour ne perd jamais ses droits. » Nous pouvons nous en réjouir avec eux.

Entre les deux il est beaucoup question de conversions, les leurs, et celles de leurs proches, opérées, à entreprendre, à réviser, réussies ou décevantes. Les deux hommes, avec des moyens et des pouvoirs de persuasion bien divers, semblent s’être donnés pour mission de ramener les brebis égarées, certaines bien enclines à s’égarer à nouveau… En particulier chez Jacob, sous la profusion des mots et le jeu, affleurent à ne pas s’y tromper des préoccupations d’ordre spirituel, avec des remarques occasionnelles sur la création poétique. Curieusement, au-delà du cercle assez étouffant qui enserre les deux écrivains, dans lequel s’échangent petites mesquineries et se trament petites intrigues, l’époque paraît absente. Nulle référence à l’armistice de 1918, ni aux événements sociopolitiques entre les deux guerres. Mais en 1942 l’Histoire enfonce leur porte. Jacob est emmené avec combien d’autres Juifs au camp de Drancy. Les démarches de Cocteau qui contacte notamment Sacha Guitry bien en cour auprès des autorités allemandes, sont vaines. Jacob meurt à Drancy en 1944. Au moins lui aura été évité Auschwitz. À la Libération Cocteau connaîtra divers déboires mais il redeviendra l’écrivain adulé et couronné.

Cette correspondance compose un livre de plus de 600 pages. Rassembler et annoter tant de lettres parfois obscures, a exigé un travail colossal dont Anne Kimball s’est remarquablement acquittée. Semblable entreprise requiert une patience à toute épreuve, une minutie sans défaillance, une totale abnégation. Innombrables références et allusions souvent elliptiques ou codées, qu’il faut élucider, dates, faits à établir ou à corriger, personnes et personnages à identifier (certains fort oubliés ; à signaler des notices un peu simplistes sur des noms qui ne le sont pas, tel Drieu).

Le lecteur s’étonne, admire tant de travail dépensé pour établir et annoter le texte, mais il demeure perplexe : le jeu en valait-il la chandelle? Deux écrivains marquants de la première moitié du XXe siècle, certes, mais apprenons-nous sur eux du vraiment neuf, touchons-nous d’eux l’essentiel ? Un document d’histoire littéraire, certes, mais y dépasse-t-on jamais la petite histoire ? Après tout, ce ne serait pas un mince bénéfice que cette correspondance nous ramenât au Cornet à dés et à Orphée.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 18 décembre 2014 à 12 h 58