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Orhan Pamuk

CETTE CHOSE ÉTRANGE EN MOI

Trad. du turc par Valérie Gay-Aksoy
Gallimard, Paris, 2017
661 pages
42,95 $

Dire que la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan vitprésentement des heures difficiles est un bel euphémisme. Sous la main de fer du président et de son parti islamo-conservateur, l’AKP, toutes les institutions démocratiques du pays sont mises à mal. Journalistes et écrivains, entre autres, sont emprisonnés et peuvent même recevoir des sentences de prison à vie. Comme s’il voulait adoucir les horreurs qui adviennent quotidiennement dans sa patrie, le grand écrivain turc Orhan Pamuk, lauréat du prix Nobel de littérature en 2006, propose une puissante histoire d’amour. Amour jamais démenti de l’auteur pour sa terre et sa ville natale, et mésaventures sentimentales du marchand ambulant Mevlut. En plus de 600 pages, Cette chose étrange en moiinvite à découvrir l’Istanbul des cinquante dernières années.

Parti de son « pauvre petit village d’Anatolie centrale » à l’âge de douze ans pour s’installer dans la plus grande ville du pays, « la capitale du monde », dit-il, le paysan Mevlut en voit l’évolution. Il maîtrise de mieux en mieux son métier de vendeur de boza, une boisson fermentée traditionnelle. « Tu entendras tout, et tu feras comme si tu n’avais rien entendu. Tu marcheras dix heures par jour, mais tu n’auras pas l’impression d’avoir marché. » Il observe les gens qui gravitent autour de lui, parents, amis, clients, voyous mafieux ou fonctionnaires corrompus. Il s’intègre à la mégalopole tentaculaire, passée de deux à dix-huit millions d’habitants en cinquante ans. « En ville, on pouvait être seul au milieu de la foule. » Au fil du temps, les tours d’habitation et les centres commerciaux remplaceront les belles demeures ancestrales en bois et les bicoques délabrées des bidonvilles.

Dans son roman polyphonique, Pamuk multiplie habilement les points de vue et les opinions, comme l’annonce l’un des sous-titres de la saga : Tableau de la vie à Istanbul […] vue par les yeux de nombreux personnages. Grâce à toutes ces voix, on suit les changements qui surviennent sans cesse en Turquie, cet État à cheval entre l’Europe et l’Asie, entre l’Occident et l’Orient, entre la modernité et la tradition. Tout arrive dans ce pays en perpétuelle mutation depuis la nuit des temps : tremblements de terre, coups d’État militaires, corruption, violence, affrontements entre communistes et nationalistes, montée de l’islamisme, arrivée massive de réfugiés fuyant la Syrie ou Daech ou encore, attentats meurtriers d’Al-Qaïda.

Le neuvième roman de Pamuk est un long traité sur la résilience et la persévérance. L’auteur offre en bonus une généalogie et une chronologie des principaux événements, qui se révéleront fort utiles. À lire pour qui veut comprendre le monde dans lequel il vit.

Publié le 27 avril 2018 à 16 h 41 | Mis à jour le 27 avril 2018 à 16 h 41