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Numéro 113

Yasmina Khadra

CE QUE LE JOUR DOIT À LA NUIT

Julliard, Paris, 2008
413 pages
29,95 $

La magie du verbe joue une fois de plus. Yasmina Khadra la sollicite sans la contraindre, en enveloppe son lecteur sans que cesse jamais le calme envoûtement. L’écriture illumine ce qui doit l’être, accorde leur triste espace aux barbelés et aux abus de force, abandonne à l’ombre discrète les décisions qui n’osent émerger. Le récit, qui puise à plusieurs décennies, intègre sans dissociation ou solution de continuité deux cheminements, celui de l’homme et celui de sa société, celui d’une conscience tôt blessée à jamais et celui d’un pays en quête de dignité et de liberté. En résulte un parcours sinueux et pourtant cohérent au terme duquel l’enfant algérien devenu vieillard peut et doit dresser le bilan de son existence et celui de son pays.

L’enfant a grandi au plus creux de la misère, victime et complice obligé d’un père courageux, entêté et inadapté. Grâce à un oncle, il accède sans transition à une oasis de sécurité et de confort. L’amitié intense de quelques camarades lui fait presque oublier la fragilité de son statut. Le drame surgira, cruellement, à l’ombre de ces relations : quand l’amour de la même femme oppose deux amis, il n’est guère d’issue apaisante. Ce qui suit n’est que malentendu, équivoque, silence, douleur, fuite. Derrière ce que chacun perçoit et retient, l’équivoque persiste, propice aux interprétations hâtives, aux chagrins prématurés, aux ruptures brusquées. On s’éloigne sans entendre ou dire le pourquoi de l’éclipse. Le jour en doit trop à la nuit pour que triomphe la lumière et pour qu’amour et amitié se parlent et coexistent. Pendant que les restrictions mentales abandonnent à sa pénombre une conscience écorchée et vieillissante, le pays hésite lui aussi aux frontières de la nuit et de la clarté. Il dresse l’un contre l’autre le rebelle algérien et le colonisateur enraciné dans le même sol, l’un en mal de fierté, l’autre de progrès matériel. Le second vante le vignoble patiemment gagné sur le désert, tandis que le premier, à propos de « la mémoire d’une nation éclairée », déclare : « C’est la seule postérité qui me fasse rêver ».

Le lecteur aura parfois l’impression que le jour aurait pu gagner du terrain sur la nuit. Il aurait suffi que l’ami amoureux confie son secret à l’autre ami amoureux. Ou que le héros ne se laisse pas extorquer la promesse qui le condamne au silence. Khadra ne l’a pas voulu. Peut-être voulait-il montrer que son héros n’a pas su cultiver en lui la qualité qu’il valorise le plus dans le patrimoine de son pays et qu’incarnait son oncle : « Aussi loin qu’il m’en souvienne, au plus profond des convictions du vieillard que je suis devenu, aucun être ne m’a renvoyé, avec une aussi splendide clarté, ce que j’estime être la plus accomplie des maturités : le discernement – cette valeur, si orpheline de nos jours, qui grandissait mon peuple du temps où l’on ne donnait pas cher de sa peau ». Peut-être la jeunesse du héros n’avait-elle pas conquis le discernement, peut-être Khadra a-t-il obéi à l’exigeant discernement en s’inclinant devant les droits de la nuit.

Publié le 14 décembre 2008 à 10 h 27 | Mis à jour le 14 décembre 2008 à 10 h 27