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Patrick Chamoiseau

BIBLIQUE DES DERNIERS GESTES

Gallimard, Paris, 2002
789 pages
32,95 $

He ! Ho ! Ensemencements éternels! Je vous prie de me croire : le dernier Patrick Chamoiseau est de taille, de hAutre taille. Pas seulement par le nombre biblique de pages, mais surtout par la lumineuse mangrove de paroles et d’écritures qu’il offre dans une inestimable générosité.

Pour qui a quelque peu suivi l’auteur ces dernières années, le narrateur est connu. Il s’agit du Marqueur de paroles, également Guerrier. Il tient Bic et stylo digital de l’écran tactile. Ces outils avaient jusqu’à ce jour prêté leurs yeux et leurs oreilles aux légendaires figures enkystées dans l’inconscient martinico-antillais. L’écrivain avait alors procédé au « transcriage » des conteurs, quimboiseurs et autres sorciers plus puissants encore, nègres marrons, danseurs de combat. Manquaient les hommes des bois et une femme des bois en particulier : Man L’Oubliée, la désensorcelleuse pleine de la grâce des forces cosmiques emportant au travers des siècles de l’esclavage (comparables par leur absence totale de limites, à l’holocauste et au Goulag) et de l’histoire universelle, Balthazar Bodule-Jules. Ce dernier, Gabriel de lui-même (permettez un coup d’œil du côté de Salman Rushdie), notre homme né il y a quinze milliards d’années (rien de moins) se voit doté d’une omniscience telle qu’il est le Tout apparu avant même les dieux hindous. C’est pourquoi il peut choisir de mourir quand bon lui semble ‘ c’est-à-dire, très exactement, trente-trois jours et quelques poussières plus tard ‘, fort heureux de revivre en souvenances les émotions abordées avec ses sept cent vingt-sept femmes. Corps et verbe se conjuguent ici en frénésies florissantes parce que le personnage donne beaucoup plus à cultiver qu’une simple présence de papier ; il est la mémoire charnelle, énergétique, des univers en fusion. Hubert Reeves aimera sûrement.

À lire ce magnifique livre, on peut par moments se demander s’il n’y aurait pas toutefois chez Patrick Chamoiseau une tendance à retourner à la Grande Mère Primordiale (« l’amour est le moteur de toute relation »). Certes, mais comme mythe et surtout, surtout, dans les éclaircies du fantasme sans que jamais ne soit déniée la force du négatif, de la pulsion de mort. En tout cas, la chronique annoncée de la mort de Balthazar, Fils et Père du soleil, conscience d’un peuple et de tous terriens et intersidéraux, circule par tous les canaux imaginables. Jusqu’aux touffes de bambous, d’une redoutable efficacité, qui s’emploient à exploser aux confins des mondes la nouvelle de la disparition prochaine, diffractée de l’esprit primordial à venir.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21