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Numéro 80

Dai Sijie

Balzac et la Petite Tailleuse chinoise

Gallimard, Paris, 2000
190 pages
24,95 $

Les choses commençaient mal : Balzac et la Petite Tailleuse chinoise avait tout l’air d’un nouveau roman anticommuniste, encensé, forcément, par la critique française, Bernard Pivot en tête. Mais il m’a suffit de lire les vingt premières pages pour être séduite, à mon tour, par l’esprit frondeur, l’humour caustique et l’art du récit de Dai Sijie.

L’histoire se déroule en Chine. En pleine Révolution culturelle, le jeune narrateur et son camarade Luo ont la malchance d’avoir des parents fautifs d’être de « puantes autorités savantes ». Les voilà en conséquence taxés « d’intellectuels » alors qu’ils ne sont encore qu’au collège, et exilés aux confins du Tibet, dans un village perché au sommet d’une montagne du district de Yong Jing, « le Phénix du Ciel ». Contre toute attente, cet univers hostile leur réserve de cocasses aventures et de brûlantes déconvenues.

Le ton, railleur, est donné dès l’incipit : pour sauver son violon de l’autodafé, le narrateur est obligé d’interpréter une sonate interdite de Mozart qu’il intitule Mozart pense au président Mao ; puis il y a l’épisode du réveille-matin de Luo qui fascine le chef du village et va permettre à nos deux compères de tricher sur leur temps de travail. Mais au-delà de ces ruses, Luo et son ami découvrent, et c’est bien sûr l’essentiel, que les mots ont le pouvoir de transformer le monde et l’idée que l’on s’en fait.

Le pouvoir des mots, ce sont les séances de « cinéma oral », orchestrées par Luo, qui donnent à nos jeunes amis l’occasion de s’évader du quotidien : « Nous devions voir le film le soir même de notre arrivée à la ville. Une fois rentrés au village, il nous faudrait raconter au chef et à tous les villageois le film entier, de A à Z, selon la durée exacte de la séance. » Dans ce village coupé de toute forme de modernité, le pouvoir des mots qui va définitivement bouleverser leur vie, c’est surtout celui de la littérature occidentale. Après de rocambolesques péripéties, ils volent une valise contenant des traductions de classiques interdits et partagent le plaisir de la lecture avec leur amie, la fille du tailleur du district, l’innocente petite tailleuse. Mais à force de lectures, les choses tourneront mal : c’était sans compter que la littérature est retorse, elle transporte le lecteur ailleurs et, pour les mêmes raisons, peut aussi bien le rendre fou. Prudence donc, dans la lecture de ce roman grisant.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 13 février 2015 à 14 h 58