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Nicole Brossard

AU PRÉSENT DES VEINES

Le Noroît, Saint-Hippolyte, 1999
135 pages
15 $

Ma vision de l’œuvre, fidèle et tenace, de Nicole Brossard : le frémissement du plus intime dans le monde. Musée de l’os et de l’eau donne encore la mesure du pouls universel tel qu’il sourd de la charpente humaine pour scander les jours et les nuits de la vie.

Accompagné par les émouvantes gravures de Catherine Farish, chaque vers de cette marche — parfois course, parfois repos — à travers l’histoire d’une femme examine soit les corps, soit les têtes des os jonchant les fibres de la langue, s’arrête aux cartilages articulaires, tâte les périostes, traverse délicatement les foramens pour rejoindre la moelle et les artères nourricières gorgées de beau sang frais. Ce voyage entrepris, l’ensemble devient plus accessible, proche. C’est que le squelette, n’étant pas simple collection de particules, musée de poussières, mais bien mouvement ondulatoire où l’on déambule à travers les installations du mouvement perpétuel, matières holographiques, s’offre alors comme crue.

Les propriétés physiques des os sont bien connues : rigidité, solidité, légèreté, flexibilité et élasticité. Le sont moins leurs qualités d’âme : mots, battements, rythme, désir, temps, don de la mobilité issue du corps, impermanence absolue : « à cause du corps le sens de la vie / change constamment vertige ». En appréciant le vent de la chair, je sens donc clairement comment chaque partie de l’être, visible ou invisible, associée à un os, peut maintenant s’énoncer dans la prononciation graphique d’une sagesse fougueuse inscrite dans la mémoire génétique et transformationnelle : doigts, cuisses, tête, lèvres, poignets, dos, joues ou voix s’épousent dans la fluidité. Les objets du monde, les paysages, les lieux, Dublin ou Key West, la rue Ontario ou Lee Miller, Madrid ou Virginia Woolf, Dresde ou Jorge Luis Borges, Palerme ou San Cristobal de Las Casas. De tous ces éblouissements, Nicole témoigne, présente aux résonances du corps puisque « tout va si soudainement du sexe au cortex ». Dans la parcimonie du verbe, le déploiement du silence, l’espace de chaque phrase convoque un message de sagesse. À preuve, ce très grand poème : « Soleil et somme folle de silence / afin d’épier les grands deuils / les cicatrices leurs lueurs fixes plantées / dans le temps comme des insectes / obstinément tournées vers la mer ». Nous sommes au cœur de l’humanité, là où la souffrance initie la vision de la joie, la puissance de la relation. De massive qu’elle était au début du recueil, la force des os devient plus douce, tonifiante, aquatique.

Publié le 29 novembre 2014 à 19 h 18 | Mis à jour le 29 novembre 2014 à 19 h 56