Numéro 92

Jean Echenoz

AU PIANO

Minuit, Paris, 2003
222 pages
29,95 $

Jean Echenoz reprend sa trousse d’homme de fiction et c’est bien ainsi. Il revient avec sa tribu de thèmes et renoue avec le domaine de l’art. Après le galeriste d’art antique de Je m’en vais, on suit cette fois, on l’aura deviné, un pianiste de grand talent. Il faut voir ici un héros ordinaire pétri d’obsessions que la peur traque et que l’alcool console. Il s’agit de Max, un homme plutôt seul, de tempérament légèrement nostalgique, poursuivant une femme dans le métro de Paris.

Le roman est construit en trois temps. Et puisqu’il n’est pas sacrilège de le dévoiler – l’information nous est révélée dès la première page – allons-y : Max mourra au premier tiers du récit. Il séjournera ensuite dans un centre de tri aux allures d’hôpital luxueux et aseptisé, sorte de salle d’attente du Jugement Dernier, pour retourner finalement, après un bref crochet en Amérique du Sud, à Paris, sous une identité légèrement modifiée. Une réserve me vient toutefois en décrivant ce parcours : la froideur des couloirs de la Mort de la seconde partie du tableau m’a fait un instant regretter les aventures terrestres et les préoccupations délicieusement prosaïques du pianiste de la première partie. Réserve sitôt évacuée dès le retour sur terre.

La manière Echenoz se reconnaît facilement avec, entre autres, les clins d’œil à ses fictions précédentes, plus précisément ici au roman Les grandes blondes, et de façon générale à la culture populaire des années soixante. Aussi, la représentation de la féminité accuse une fois de plus des contours mythiques et la tentation des territoires exotiques est toujours présente. D’ailleurs, on lit cet auteur pour ses histoires loufoques et pour la posture particulière du narrateur en commentateur moqueur – et ô combien lucide ! – de l’activité humaine et du grand bazar qu’est le monde contemporain. Le jeu de l’écriture est chez Jean Echenoz le véritable enjeu du récit, qui fait souvent sourire un lecteur, happé par le charme poétique de certaines phrases surgissant ci et là, comme une incidence quasi organisée.

Publié le 30 septembre 2003 à 11 h 15 | Mis à jour le 30 septembre 2003 à 11 h 15