Numéro 82

Jean Morisset, Éric Waddell

AMÉRIQUES

L'Hexagone, Montréal, 2000
342 pages
29,95 $

Dans le second tome de L’Amérique du Nord et la culture (1982), Michel Morin, inscrivant son parcours dans le processus d’élaboration du rapport territoire/peuple/État à partir de l’horizon hégélien de l’Histoire pour chercher à dépasser sa dialectique, proposait de préférer le peuple à l’individu afin d’ouvrir les terres nouvelles de l’Amérique, idée dont, affirmait-il, « nous disputons l’exigence et la pureté à toutes les simplifications qui en sont faites, à toutes les territorialisations qui en sont tentées ». Le défi consistait par conséquent à maintenir paradoxalement cette règle de pureté de façon à laisser surgir l’idée d’une culture voyageant par les réseaux d’un territoire en fuite vers l’Universel.

C’est une autre vision que nous proposent Jean Morisset et Éric Wadell dans ce très beau recueil réunissant des textes publiés initialement entre 1986 et 1996 et offrant par le corps des peuples la pensée du risque, celle-là même qui « s’espace réellement au monde », pour parler comme Édouard Glissant. Deux géographes errants se rencontrent et parcourent mille et un continents-passages en invitant au voyage et en soutenant que le Québec contemporain ne saurait – sous peine de s’oublier lui-même – maintenir les frontières frileuses d’une identité-Une. En définissant leur trajectoire comme celle « de la route et des navigations, du rêve et des grands espaces », sorte d’écologie de la rumeur déboussolée, les auteurs se donnent le loisir de respirer l’air de plusieurs voix, qu’elles résonnent métis ou autochtones, canadiennes ou brésiliennes, océaniennes ou précambriennes, spectrales ou incarnées. Il s’agit de chercher chez Gabrielle Roy tout autant que chez Jack Kerouac ou Affonso Romano de San’Anna une Franco-Amérique métisse qui ne se réalise pas dans la réalisation de l’histoire, mais dans le devenir de la question insurmontable. Lisant Amériques, je sens en moi l’appel du poète états-unien Ron Padgett, si bien condensé dans un poème intitulé « Problème » : « Si l’Amérique disparaissait dans l’océan je n’en ferais pas une maladie / seulement voilà : quel océan ? » Sur quels os naviguent en effet les dieux de la mémoire impure du futur ? Laissons flotter la dérive.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 8 novembre 2014 à 14 h 57