Accueil > Commentaires de lecture > Fiction > ALI LE MAGNIFIQUE

Numéro 86

Paul Smaïl

ALI LE MAGNIFIQUE

Denoël, Paris, 2001
618 pages
29,95 $

Un jeune Beur de la cité des poètes, 137 de QI, épileptique, un brin mythomane, double comme le Horla, tue son égérie, Djamila, la seule femme qui l’ait jamais aimé et qui lui ait montré la sortie, la voie vers lui-même : « Putain! Merde ! Tu vaux mieux que ça, Sid Ali. » Il ne s’arrête plus : trois autres femmes y passent. Pourquoi « le loup » (Sid) et « le suprême », « le sublime » (Ali) passe-t-il à l’acte ? Pour mobiliser quelles pulsions ? Évitons les réponses factices, laissons le protagoniste écrire au bic sa merveilleuse histoire d’amour fou dans sa cellule, sa nuit d’encre, pour ne pas perdre la mémoire inscrite au plus profond de ses cellules-souches. La « machine juridicomédicosociopolicière » rédigera le reste.

Cet adolescent, intime prince du raï, adorant Alain Bashung, chante en se masturbant devant son miroir : « Ana b’har ?âliya ou entia lla Tant pis pour moi mais pas pour toi. » Traduisons l’effet létal que provoquent sur lui le manque d’amour lorsqu’il est sublimé dans le fétichisme de la marchandise (par exemple la passion des vêtements griffés et des BM), l’hypocrisie du showbiz (pas les individus, plutôt le système) et des pseudo-reportages pseudo-risqués du journalisme : « De la délinquance mineure, de mineur. Mais la peur parfois, mais le mensonge qui engendre le mensonge et métastasait comme un cancer en moi, mais la haine de soi. » C’est cela : la HAINE. Celle qui porte Sid Ali à collectionner les sacs plastique de la Fnac, de Virgin Mégastore et de toutes les grandes chaînes de l’engrenage de la mort.

Oui, la haine ouvre le couloir de la vérité. Elle est là, repérable à travers la double thématique symbolique du mensonge et du blasphème, montrant que les ruses de Sid Ali visent moins ses interlocuteurs sourds que les « lecteurs inoccupés » (dixit Cervantes) que nous sommes. Car, au sein de cette « véridique histoire », c’est bien le sujet qui se trouve remis en question par l’éclatement ou mieux, l’écartement entre sa foi, sa sensibilité, sa raison et son imaginaire. Bref, sa souveraineté existentielle se dissout dans le regard des autres. Dès lors que le pouvoir fait dérailler le jeune prince des ténèbres, son noyau psychotique retrouve sa part d’ombre, tout comme celui de la société totalitaire contre laquelle il s’insurge. Pour un peu, le nègre Ange Soleil lui offrirait des fleurs…

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21