Accueil > Commentaires de lecture > > AIMÉ CÉSAIRE

Alfred Alexandre

AIMÉ CÉSAIRE

LA PART INTIME

Mémoire d’encrier, Montréal, 2014
96 pages
13,95 $

Quelle œuvre poétique et artistique n’est-elle pas fondamentalement intime, même lorsque son auteur la situe avec force dans la sphère publique ? Le pari du romancier et dramaturge martiniquais Alfred Alexandre est de démontrer cette évidence qui avait été quelque peu oubliée, mais moins qu’il ne le prétend. En fait, il s’agit d’un retour du balancier : après une insistance sur la dimension politique, nous revenons, avec cette introduction cousue de longues citations, au soi de l’homme. C’est que la nécessité de l’« engagement » ne va jamais sans une exploration des replis de la psyché, l’action sans l’introspection. Qui prend position contre l’exploitation le fait toujours sur un fond qui le concerne. L’intérêt de ce travail est d’insister sur cette dialectique subjective et de s’appliquer indifféremment à plusieurs grands poètes plutôt réputés pour leurs interventions politiques comme, parmi tant d’autres, Léon-Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor.

Malheureusement, s’il peut intéresser le lecteur qui n’est jamais entré dans le monde de Césaire, ce petit livre demeure très décevant. Reprenant des travaux déjà publiés et diverses conférences, il ne reste qu’à la surface et ne propose en somme que des énumérations de thèmes et de réseaux d’images déjà largement mis en lumière par la critique. Une fois le parti pris établi – éclairer la part intime de l’œuvre –, l’ensemble, répétitif, n’offre d’ailleurs qu’une longue paraphrase truffée de poncifs. Certes, la maxime inscrite au frontispice du temple de Delphes, « Connais-toi toi-même », peut servir de guide au massif du grand combattant du colonialisme et de l’oppression sous toutes ses formes. L’articulation écriture de soi / mémoire et lutte collectives se retrouve ainsi au cœur du Cahier d’un retour au pays natal, de Cadastre ou de Moi, laminaire, mais aussi bien, pourrait-on ajouter, dans d’autres pans de l’œuvre comme le Discours sur le colonialisme et La tragédie du roi Christophe.

Bref, le livre d’Alfred Alexandre n’expose qu’un projet sans le réaliser. L’essai promis reste à écrire en dégageant les implications réelles de la proposition. De nouvelles avenues de lecture doivent évidemment être aujourd’hui ouvertes avec la géopoétique du Tout-Monde, qui doivent aller bien au-delà de la dichotomie intime/public, au risque d’osciller d’un pôle à l’autre en effaçant le travail de la littérature. Si Césaire ne s’était confiné qu’à ce jeu de balancier, il ne serait pas le grand poète qu’il fut.

Publié le 9 juillet 2015 à 17 h 11 | Mis à jour le 9 juillet 2015 à 17 h 11