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Mélodie Vachon Boucher

À PORTÉE DE SA BOUCHE

, Montréal, 2019
202 pages
28,50 $

L’autrice et illustratrice ouvre un nouveau pan de son univers créatif et nous emmène dans son atelier de création d’où la poésie émerge d’un travail de découpage-collage.

Artiste engagée dans une prise de parole féministe autant que dans une démarche intimiste, Mélodie Vachon Boucher publie À portée de sa bouche de manière indépendante. Elle s’est alliée à l’autrice Aimée Lévesque, qui assure la direction littéraire de son projet. S’il s’agit d’un premier livre de poèmes, les lectrices et lecteurs de Vachon Boucher, dont je suis, savent que la poésie était déjà très présente dans ses précédents ouvrages, des livres illustrés, des bandes dessinées et des zines. Chez Vachon Boucher, poétique et graphique sont tout à fait liés, et cette nouvelle proposition en témoigne à nouveau.

Dans la préface qu’elle signe au livre, Aimée Lévesque pose cette question : « À vrai dire, l’écriture est-elle autre chose que le choix et l’arrangement de mots et d’expressions qui nous viennent, peu importe si c’est à l’esprit ou à la main ? » C’est que les poèmes de Mélodie Vachon Boucher ont la particularité d’être faits à partir de découpage-collage : l’autrice choisit des mots, des phrases ou de courts passages dans des livres existants, elle les découpe, les associe entre eux pour en faire émerger un sens nouveau et des textes bien à elle. Les poèmes sont brefs, privilégiant des images vives, comme des instantanés de la vie d’une femme et de ses nombreux visages : mère, amante, artiste.

Les idées de recherche et de réinvention de soi, de renaissance, traversent le livre. La sensualité est affirmée, la sexualité assumée, tout comme un certain imaginaire religieux, mais ce qui me frappe le plus, c’est la grande place faite à la solitude. Elle est abordée comme une dimension importante et nécessaire, et non pas lourde ou triste. Le regard, l’angle choisi par l’autrice va du ludique au tendre, et dévoile parfois un sentiment d’urgence : « Ça va aller. Je suis / seule dans la rue, / dans cette vie fébrile / comme la femme la plus capable ».

Bien qu’intéressant et offrant plusieurs possibilités sur le plan du sens, le découpage-collage rend à certains endroits les poèmes moins clairs. J’ai lu le recueil davantage comme une collection de poèmes que comme un tout. Certains textes relèvent d’une grande beauté, d’une justesse aussi : « en position sandwich / dans un lit de verdure. / pas un chat, pas un oiseau. / les pages d’un livre / à portée de sa bouche », alors que d’autres, à cause de leur syntaxe particulière, des temps de verbes qui ne sont pas toujours cohérents, des différents niveaux de langage aussi, sont plus décousus.

Cela dit, l’œuvre de Vachon Boucher est généreuse et j’ai senti à la lecture quelque chose de l’ordre du secret, de la confidence, d’une vivacité d’esprit, de la rêverie. Le livre se situe dans la juste lignée des autres livres de l’autrice, mais une dimension plus féroce et revendicatrice (de liberté, d’elle-même, de ses désirs), s’y déploie. Enfin, impossible de ne pas souligner le fait qu’il s’agit d’un livre réalisé de façon absolument soignée, un objet magnifique au papier doux, à la texture crémeuse, où les différentes typographies, les caractères gras, les italiques, se marient les uns aux autres, révélant un côté artisanal et un travail de confection minutieux.

Publié le 9 avril 2020 à 13 h 39 | Mis à jour le 23 avril 2020 à 12 h 44