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François Nourissier

À DÉFAUT DE GÉNIE

Gallimard, Paris, 2000
670 pages
32,95 $

Il en est de certains écrivains comme de ces jardins, dont on dit qu’ils sont « à la française », c’est-à-dire classiques et de bon goût… François Nourissier, président de l’académie Goncourt, a reçu naguère pour Une histoire française le Grand Prix du roman de l’Académie française, qui saluait une vaste culture et une rhétorique raffinée. Le chroniqueur nous propose cette fois un livre vespéral au titre singulier, À défaut de génie : « Des Mémoires ? certes non ! », prévient-il avant de lâcher : « Des souvenirs ? Ce livre en est composé […] ne vous y cherchez pas, il n’y a pas d’index ». Dès lors, on le sait : ce gros pavé de 670 pages ne s’adresse pas à vous, ni à moi ; mais aux protagonistes de la Comédie in-humaine de l’édition parisienne.

Se sachant « incapable de produire des chefs-d’œuvre » immortels, Nourissier a choisi de « bâtir une maison et [de] l’habiter » ; mais l’édifice de cette vie peuplée de livres générera davantage l’aversion que la convoitise : « […] le livre d’un ami est suspect […] nous vivons entre fins lettrés, entre complices, sans faire aux livres des autres l’honneur de les lire ». Élégante confession ! D’une antichambre, on entrevoit ainsi les « vedettes » du système désignées dans une insigne simplicité par leur pré (sur)nom… Mais cette virée accablante dans le monde de l’édition, entre mondanités, amitiés « utiles », cooptations entre « faiseurs » du même acabit affligés de snobisme convergent, peut provoquer de nauséeux effets secondaires : « Je me comportais si mal avec mes amis trop modestes que je les ai écartés afin de faire l’économie de mes mauvaises manières. » On a beau le vouloir, on ne saurait compatir… sauf à avoir rêvé de faire partie de cette vaniteuse oligarchie.

Le secrétaire général de la république des lettres, à la plume quelquefois assassine, nous sert ainsi une pasquinade sur des parvenus dédaigneux, embourgeoisés au point de vouloir s’attribuer quelque « noblesse »… Il n’y aurait pas entre deux chapitres l’intromission de « Miss P », petit nom cette fois de la maladie de Parkinson dont Nourissier est atteint et souligne les dramatiques effets, on penserait qu’à défaut de génie, on pourrait avoir de la décence. Car le chapitre intitulé « Guerre aux femmes » nous fait toucher le culot : « La dernière fois que j’ai baisé. Qui ? Pas la question. Dans l’absolu. Je ne dis pas la dernière fois que j’ai mangé une daube à La Rotonde des Gaulois ». Indigeste… la daube ! Nous préférions les anciennes cuvées, au bouquet plus savoureux.

La conclusion est du même tonneau : « Vous avez fait votre temps. On vous a applaudi […] Mais maintenant […] cassez-vous. Du balai, du vent, ouste ! Si vous faites vite, on vous regrettera peut-être. » En dépit de quelques jolies formules (comme dans ce chapitre sur Georges Borgeaud, à « l’âme en forme de chat, qui s’envola »), parmi ces « inventaires » qui se substituent ici à la chronologie, certaines redites achèvent d’agacer le lecteur magnanime, vraisemblablement irrité par des transitions qui ne coulent pas de source et ce sentiment tenace qu’on a craché dans la soupe… Bref, le « Nourissier nouveau » n’est pas un grand cru et s’il s’agissait d’adieux, on les aurait rêvés plus fins. La récolte tardive a décidément un arrière-goût de pathétisme.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 2 février 2015 à 18 h 26