Nuit blanche

Ce dont on ne parle pas et autres fantômes
par Christine Comeau

La maison du rang Lynch  de Alexie Morin

Date de parution
14 octobre 2025
 
Éditeur
Le Quartanier
 
Critique publiée le
14 janvier 2026

L’autrice Alexie Morin s’est fait connaitre du grand public avec la parution de son troisième livre, le roman autofictionnel Ouvrir son cœur (Le Quartanier, 2018), qui a remporté le Prix des libraires du Québec en 2019 et s’est classé finaliste au Prix littéraire des collégien·ne·s l’année suivante. Elle nous revient en 2025 avec une proposition très différente, une fiction d’inspiration gothique flirtant avec le fantastique, le premier tome d’un cycle à venir : La maison du rang Lynch.

L’histoire prend place à Wickford Mills, une localité fictive inspirée par le Windsor natal de l’autrice, plus spécifiquement dans une petite agglomération isolée au bout d’un rang, quelques maisons ayant poussé de guingois autour de la demeure ancestrale de la famille McCabe. Sous l’égide d’un patriarche tyrannique se déploie toute une galerie de personnages : Maude et Marylou, filles-mères de génération en génération, Anne-Claire et Samuel, les enfants disparus, le cousin Tommy, mouton noir du clan, et surtout David et Vincent, grandissant tant bien que mal entre deux tragédies, comme de la mauvaise herbe s’insinuant dans les craques d’un rocher. C’est une histoire qui prend son temps, qui fait des détours, qui sinue entre les époques comme un sentier tortueux dont on ne sait pas s’il nous conduira hors de la forêt ou dans ses profondeurs les plus sombres. L’intrigue, faite de silences ponctués d’évènements inexplicables, évolue autour de cette famille ordinaire d’adolescent·e·s blasé·e·s et de parents absents contre laquelle le sort semble injustement s’acharner.

L’adolescence est un thème important de La maison du rang Lynch, ce qui donne à l’ouvrage des allures de roman initiatique. Dans les premières pages, les expérimentations d’un bébé qui porte les objets à sa bouche ou qui les cogne sur le plancher afin « d’établir les propriétés du réel » agissent comme une mise en abyme de tout le livre : à l’image de la petite enfance, l’adolescence est une période de la vie où on teste les limites de son environnement. Dans une entrevue donnée à l’émission Il restera toujours la culture1, diffusée sur les ondes de Radio-Canada, Alexie Morin parle de l’adolescence comme de la période où « tout arrive pour la première fois ». Elle évoque également la découverte du monde des adultes, qui peut se révéler décevante, voire traumatisante pour les jeunes exposé·e·s trop tôt à des évènements malsains ou violents. Laissés à eux-mêmes au milieu de nulle part, privés de repères, les enfants du rang Lynch finissent inévitablement par se perdre – que ce soit de façon littérale ou métaphorique.

Des contes classiques, comme Hansel et Gretel, des frères Jacob et Wilhelm Grimm, ou Le Petit Poucet, de Charles Perrault, aux romans populaires tels que The Girl Who Loved Tom Gordon, de Stephen King (Scribner, 1999), les histoires d’enfants égarés en forêt constituent un schéma récurrent des littératures de l’imaginaire. Mais la mésaventure de Vincent qui, équipé d’une carte et d’une boussole ayant appartenu à son père, se perd dans les bois bordant le rang Lynch, n’est pas anodine. Alors qu’il croit avancer en ligne droite, ses pas le ramènent sans cesse à son point de départ. Il tourne en rond jusqu’à ce que sa malchance prenne une dimension surnaturelle, mais aussi symbolique. Sa trajectoire circulaire figure l’histoire de la famille McCabe, pour laquelle les malheurs semblent se répéter sans fin. Elle figure également le désir de fuir ses racines sans jamais y arriver; la boucle sans fin des traumas transgénérationnels à laquelle il ne peut échapper, car les outils que son père lui a transmis ne lui permettent pas de trouver son propre chemin. Avec son écriture subtile, Alexie Morin a su broder une signification cachée au revers de chacun des éléments qui forment son histoire, donnant au récit une seconde couche de sens et plus de profondeur qu’il pourrait y paraitre. Ce n’est probablement pas un hasard non plus si la route où se situe la maison familiale, qui forme une boucle avec le rang, se nomme « le chemin Rond ».

En plus de présenter les caractéristiques d’un roman d’apprentissage, La maison du rang Lynch contient plusieurs des attributs généralement associés au roman gothique, dont le plus évident est bien entendu la maison elle-même. Plus que de simples décors, les habitations, dans la littérature gothique, sont intrinsèquement liées à leurs occupants. Pensons, par exemple, à la vieille demeure de la famille Usher, dont la décrépitude reflète l’état mental des membres de la maisonnée (The Fall of the House of Usher d’Edgar Allan Poe, Burton’s Gentleman’s Magazine, 1839); ou encore au manoir de Hill House, où les phénomènes paranormaux semblent renvoyer à l’état émotionnel de la protagoniste (The Haunting of Hill House de Shirley Jackson, Viking, 1959). La demeure des McCabe, quant à elle, est sale et encombrée, chaque génération y ayant laissé « sa propre couche sédimentaire d’objets hétéroclites et de poussière ». Il s’agit de l’héritage familial, un lieu chargé de souvenirs, où le présent et le passé s’entremêlent inextricablement. La nuit, elle devient menaçante, source de cauchemars. Après tout, « [c]’est souvent les choses les plus familières qui sont les plus épeurantes ».

Alexie Morin ancre également son roman dans le genre au moyen de plusieurs références intertextuelles, notamment à l’une des œuvres les plus célèbres de la littérature gothique : Wuthering Heights d’Emily Brontë (Thomas Cautley Newby, 1847), qui met en scène les tourments d’une famille déchirée par les passions. Le personnage de Tommy lit ce classique avec grand intérêt. Se sentant lui-même mis à l’écart par ses proches en raison de sa différence, on peut aisément l’imaginer s’identifier au ténébreux Heathcliff. Lorsqu’il émet cette réflexion : « Tout le monde s’haït, même quand ils s’aiment », on comprend que son commentaire s’applique tant aux Earnshaw d’Emily Brontë qu’aux McCabe – et, avouons-le, à bien des familles.

Selon Wen-yi Lee, « le gothique, en tant que genre, s’intéresse aux squelettes dans les placards familiaux2 ». Elle affirme que « le potentiel horrifique de la famille réside dans son inéluctabilité ». En effet, on ne choisit pas ses proches, pas plus qu’on ne peut réellement parvenir à les quitter. Qu’on le veuille ou non, l’héritage qu’on porte nous suit où qu’on aille. La romancière précise : « En ce qui concerne les membres de votre famille, vous êtes la maison hantée. Vous êtes le papier peint qu’ils déforment, les portes qu’ils verrouillent, les miroirs dans lesquels ils apparaissent. » Dans le cas des jeunes du clan McCabe, il semble en effet assez juste d’envisager le patrimoine hérité comme une forme de hantise, une malédiction à laquelle il est impossible de se soustraire.

C’est bien connu : qui dit roman gothique dit aussi phénomènes surnaturels, et le livre dont il est question ici ne fait pas exception. Des bruits de pas résonnant dans les couloirs, l’ombre d’une fillette errant dans les bois… Alexie Morin use du fantastique avec parcimonie pour créer une ambiance prégnante et équivoque. Mais, comme pour les autres éléments de l’intrigue mentionnés précédemment, les « fantômes » du rang Lynch ont bien plus à voir avec le passé familial qu’avec l’au-delà. La présence qui alourdit l’atmosphère de la vieille demeure ou de la forêt environnante, c’est le poids des secrets. Ce sont les souvenirs douloureux, les regrets et les questions sans réponse. C’est « l’interdiction de nommer qui empêch[e] d’oublier ». Ce qui hante les McCabe, c’est ce dont ils et elles ne parlent pas.

Dans son essai Haunting the Text: Housing Ghosts in Fiction3, l’écrivaine Catriona Ward affirme que la plupart des histoires de fantômes portent sur « l’horreur engendrée par ce qui revient, le caractère aberrant de la répétition ». Elle ajoute même que les revenants constituent « l’antithèse de la croissance ». Puisqu’ils n’évoluent pas, « les fantômes personnifient l’horreur du moment arrêté, répété à jamais ». Lorsque l’histoire se réitère, « au lieu d’atteindre une résolution cathartique, on est renvoyé à son point de départ » – ce qui rappelle la boucle infinie parcourue par Vincent dans la forêt. Chez les McCabe, les adolescent·e·s grandissent parmi les fantômes, leur émancipation empêchée reproduisant à la perfection l’antithèse évoquée par Catriona Ward. L’originalité de l’œuvre d’Alexie Morin réside peut-être dans l’entrechoquement de ces idées opposées, de la croissance et de la stagnation.

L’univers créé par Alexie Morin est riche, et sa prose hypnotique retient aisément l’attention du lecteur ou de la lectrice qui s’y aventure. Il faut toutefois savoir que La maison du rang Lynch ne révèle pas facilement ses secrets. Ceux ou celles qui attendent d’un livre qu’il fournisse une explication à tout pourraient ressentir une légère déception en en refermant la couverture ou, au contraire, avoir très hâte de lire la suite. Sans être réellement angoissant, le roman capture magnifiquement l’esprit du gothique pour créer une intrigue psychologique moderne portant sur la démission parentale et sur le cycle de la transmission des traumatismes. Pour Catriona Ward, les histoires de revenants que nous nous racontons « dramatisent nos tentatives désespérées de guérir un passé qui se répète sous nos yeux, encore et encore ». Elles portent également « l’espoir de parvenir à rectifier le passé pour enfin avancer, d’apprendre les leçons qu’il a à nous enseigner et de réussir à s’en exorciser ». Nous verrons bien, dans les prochains tomes, si la famille McCabe parviendra ou non à se débarrasser de ses fantômes.

 


1. Il restera toujours la culture. (22 octobre 2025). « Alexie Morin inspirée par les mystères de la forêt », Radio-Canada Ohdio, [en ligne]. https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/il-restera-toujours-culture/segments/rattrapage/2206930/entrevue-avec-autrice-alexie-morin-pour-son-roman-maison-rang-lynch. Retour

2. Traduction libre. LEE, Wen-yi. « We Inherit Our Ghosts: On Gothic Fiction and the Need to Remember », Crime Reads, [en ligne], 27 september 2024. https://crimereads.com/we-inherit-our-ghosts-on-gothic-fiction-and-the-need-to-remember/. Retour

3. Traduction libre. WARD, Catriona. « Haunting the Text: Housing Ghosts in Fiction », Writing the Uncanny, sous la direction de Dan Coxon et Richard V. Hirst, Dead Ink, 2021. Retour