Nuit blanche

Boualem Sansal, historien du futur
par David Boucher

Vivre : le compte à rebours  de Boualem Sansal

Date de parution
21 février 2024

Éditeur
Gallimard

Critique publiée le
19 novembre 2025
 
 

Emprisonné en Algérie pendant presque un an (du 16 novembre 2024 au 12 novembre 2025), Boualem Sansal nous offre, avec son nouveau roman intitulé Vivre : le compte à rebours, paru la même année aux éditions Gallimard, un récit dont le mot d’ordre – vivre – est menacé par une éventuelle catastrophe à l’échelle planétaire.

Cette œuvre ajoute une touche d’originalité toute personnelle au genre de la science-fiction. À la différence du fameux 2084 : la fin du monde (publié en 2015, chez Gallimard), qui propose une reprise intertextuelle de la dystopie de George Orwell en imaginant un futur non pas hanté par le totalitarisme de l’URSS et de l’Allemagne nazie, mais par celui des islamistes, ce nouveau récit sansalien explore deux thèmes familiers de la science-fiction: la figure de l’extraterrestre et la perspective d’une apocalypse imminente.

Durant la majeure partie du récit, l’action se conjugue au présent sans mentionner de date précise. L’anticipation du futur n’advient qu’à la toute fin de l’intrigue, une tendance de la science-fiction contemporaine popularisée par Michel Houellebecq, où présent et avenir se côtoient : une mention du pape François (décédé quelques mois après la publication du roman de Sansal) indique que la temporalité générale de la fiction cherche à décrire l’époque actuelle, sans trop de précision. Cela n’empêche pas le texte d’anticiper une possibilité de l’à venir, celle d’un contact entre les extraterrestres et l’humanité. C’est ce qui se produit dans la vie de Paolo, le personnage principal du livre. Ce dernier est Français et professeur de mathématiques à l’université. Il remarque, lors d’une promenade dans le XIe arrondissement de Paris, une inscription qui apparaît comme un tag sur la vitre d’un immeuble : J-780. Ce simple signe le sidère parce qu’il lui rappelle un récent rêve aux accents mystiques relatif à un inquiétant compte à rebours de 780 jours, période à la fin de laquelle une partie de l’humanité sera sauvée par ce qu’il nomme « l’Entité », une forme de vie extraterrestre bienveillante dont la mission est de rescaper une multitude d’élus d’une catastrophe imminente.

Manifestement, la Terre sera détruite, mais pourquoi ou par quoi? Paolo va le découvrir avec un mystérieux habitant du XIe arrondissement avec qui il va entrer en contact rapidement, un dénommé Jason, qui est d’origine américaine. Les deux vont assumer leur mission, celle de trouver d’autres « Appelés » – terme par lequel se désignent ceux et celles avec qui l’intelligence extraterrestre communique de manière onirique. À ce sujet, le fait que plusieurs personnes sur Terre ont reçu les mêmes visions nocturnes qu’eux (chose improbable, statistiquement parlant) suffit à nous convaincre que Paolo et Jason ne sont pas de simples illuminés, mais bien des Noé contemporains. C’est d’ailleurs grâce à un pasteur américain, qui accepte de diffuser la « bonne nouvelle » du sauvetage d’une partie de l’humanité sur sa radio, que les deux trouvent un troisième complice aux États-Unis, un dénommé Samuel. Des quatre coins du globe, d’autres personnages tout aussi divers que singuliers vont se joindre au groupe : un enfant capable de parler une langue inconnue, une étudiante surdouée, etc. Ce groupe sera vite confronté à la difficile tâche de décider qui devra être sauvé, car le vaisseau ne peut pas accueillir la Terre entière, faute d’espace : « [C]omment sélectionner et embarquer dans la panique trois à quatre milliards d’hommes, de femmes et d’enfants affolés chargés de leurs couffins et comment repousser les quatre milliards restants, qui viendront armés jusqu’aux dents prendre d’assaut l’Arche » (p. 101), commente un membre du groupe lors d’un débat sur la question. Avec cet aspect, le roman innove en matière de science-fiction, car il dynamise l’un de ses thèmes connus (la nécessité d’un sauvetage de l’humanité) en nous interpellant sur le plan éthique. En effet, la lecture nous invite ici au même questionnement que les personnages concernés : que ferions-nous si cette situation se présentait à nous et quels seraient nos critères?

Pour trancher face à cet épineux dilemme de la sélection non pas naturelle mais artificielle de l’espèce humaine, les leaders du groupe en viennent à consulter différentes personnes, dont un imam, un rabbin et un prêtre. Comme c’est souvent le cas chez Sansal, cet exercice est un prétexte pour une réflexion autour du thème de la tolérance (ou de son absence) et de la transcendance dans sa relation aux trois grands monothéismes. L’enjeu est d’interroger – de façon ludique ou caustique – la pensée religieuse et ses possibles dérives. La pensée politique et militante n’est pas épargnée par le regard critique de l’auteur, car une autre personne consultée renvoie à un professeur d’université opportuniste, pour ne pas dire conformiste. L’univers universitaire avec sa logique parfois idéologique est ainsi fustigé durant le récit, entre autres par le thème du wokisme, mot employé par le narrateur à quelques reprises. Une phrase cruellement ironique peut nous convaincre que l’intolérance du prêt-à-penser sectaire renvoie parfois à différents « communautarismes intellectuels » contemporains : « C’est heureux, les wokistes ont le souci du formalisme judiciaire, ils ne lynchent pas sur un dossier vide et jamais ils ne pendent les fous avant de les guérir » (p. 80). Que la logique textuelle soit ici tendancieuse ou non, il est facile d’entendre dans ces mots connotatifs l’idée d’une logique de l’Inquisition, phénomène d’hier et d’aujourd’hui que Sansal rejette sous toutes ses formes.

Ponctué de petites enquêtes du FBI, de la CIA et d’autres services secrets, le récit du compte à rebours continue à s’écouler au fil des pages, l’Entité se manifeste à nouveau aux « Appelés » et la fin du monde – ainsi que le sauvetage d’une partie de l’humanité – est sur le point de survenir. Le texte alimente habilement notre curiosité, car il revient souvent sur ce dénouement tant attendu, comme c’est le cas dans ce passage : « La probabilité que la Terre soit détruite par un malheur venu de l’espace, une étoile filante, un astéroïde, un sursaut gamma, un trou noir dérivant, une tempête solaire, des Extraterrestres malintentionnés, est véritablement nulle, il n’y a aucune raison de s’affoler. » (p. 45). Bien que les nations entament elles-mêmes le processus de la fin du monde (il est mentionné que ces dernières s’entretuent dans une guerre nucléaire sans précédent), la véritable apocalypse provient d’une autre source.

Au sujet du sauvetage d’une partie de l’humanité, son devenir n’est pas abordé avec beaucoup de détails, ce qui aurait pu donner quelque chose de convenu. Vers la fin, l’intrigue se déroule un milliard cent dix-sept millions d’années plus tard… Divisée en deux parties («Rapport d’enquête 1» et «Note d’alerte»), cette section, qui relève du discours de l’historien, se démarque entre autres par son originalité, ainsi que par sa parenté quasi intertextuelle avec des grands titres de la science-fiction. À mi-chemin entre plusieurs textes canoniques qui ont caractérisé le genre, elle rappelle, par exemple, le dénouement de 1984 d’Orwell (l’appendice qui projette le récit au-delà de la date anticipative mentionnée dans le titre par l’entremise du regard historique d’un narrateur de l’avenir) et celui de La machine à explorer le temps de H. G. Wells (ce classique des voyages temporels qui imagine, vers la fin de la diégèse, un futur tellement éloigné qu’il en devient méconnaissable). Dans le roman de Sansal, cette section offre des réflexions philosophiques stimulantes et des théories scientifiques originales, celles d’un extraterrestre qui, le cœur nostalgique, se questionne sur l’humanité, ses possibles origines, ses croyances et bien plus. L’intelligence de ses propos fascine par la perspective qu’elle offre sur les possibles de demain, au-delà même de l’humain.

Loin de l’archétype établi par Wells dans La guerre des mondes à la fin du XIXe siècle (celui du visiteur sanguinaire et tentaculaire popularisé ultérieurement par Hollywood), la figure de l’extraterrestre s’inscrit plutôt, chez Sansal, dans la tradition de bienveillance proposée par Arthur C. Clarke ou Ursula K. Le Guin, chez qui l’autre – celui venu des confins de l’univers – est spirituellement supérieur et garant d’une civilisation digne de ce nom. Une des réussites de Vivre : le compte à rebours en lien avec son imaginaire relatif à l’extraterrestre réside, entre autres, dans le fait qu’il s’appuie sur un phénomène bien réel qui a été découvert en 2017 et qui a attiré l’attention du public ainsi que de la communauté scientifique, celui du passage d’Oumuamua (un corps interstellaire). Selon les dires d’un éminent professeur d’astronomie de l’Université Harvard, Avi Loeb, ce phénomène serait le fruit d’une technologie d’origine extraterrestre. Dès le début de l’intrigue du roman, le narrateur élabore ici et là sur cette question, ce qui participe au plaisir du texte, nourrissant habillement une soif de savoir typiquement humaine face à l’inconnu et à une possibilité de l’ailleurs, qu’il soit physique ou temporel.

Dans son ensemble, Sansal propose, dans Vivre : le compte à rebours, un récit où sont explorés différents topos de la science-fiction sans tomber dans le piège des lieux communs, ce qui fait la force de cet auteur, car il réussit à nous tenir en haleine jusqu’à la dernière page, celle de son livre comme celle de l’humanité…