Écoutez ici la version audio de ce texte par Daniel Luttringer.
Quand j’étais en première année, la commission scolaire a organisé une activité sous le nom de « Journée de la parole ». Malgré ce que le nom laissait entendre, il s’agissait en fait d’inciter les élèves à écrire. La participation pouvait prendre deux formes : soit écrire une courte histoire, soit écrire une « belle phrase ». J’avais beau avoir des ambitions d’écrivain – déjà à six ans –, cette notion de « belle phrase » me paraissait très étrange. Comment la participation à un concours pouvait-elle se faire par la rédaction d’une seule phrase ? J’ai donc opté pour une petite histoire qui, si naïve fût-elle, fut sélectionnée et immortalisée dans le recueil publié à l’intention des parents quelques mois plus tard.
Plus de 35 ans après, en 2006, j’ai commencé une chasse aux « belles phrases » qui n’a jamais cessé depuis. J’avais découvert le Wiktionnaire, et j’en suis instantanément devenu un contributeur.
Le Wiktionnaire, c’est quoi ?
Tout le monde connaît Wikipédia. Étonnamment, le Wiktionnaire, un de ses nombreux petits frères, est très peu connu, même dans le milieu langagier, auquel j’appartiens. Le Wiktionnaire fonctionne selon les mêmes règles de contribution collective que Wikipédia ; autrement dit, tout le monde peut y participer. La différence, c’est que c’est un dictionnaire de langue.
Autre différence majeure : ce n’est pas un terrain de jeu monstrueux et hostile. Je contribue aussi à Wikipédia, et « là-bas », on joue des coudes. Le Wiktionnaire me paraît plus « tranquille » ; certes, les contributeurs restent nombreux, mais on voit souvent revenir les mêmes noms, et bien que les escarmouches n’y soient pas absentes, on sent un sens de la communauté, couplé à un professionnalisme de bon aloi, qui rassure les professionnels de la langue comme moi. (Car le Wiktionnaire, évidemment, peut aussi devenir une source !)
Émile Littré junior
Qui n’a pas fantasmé sur le travail d’Émile Littré ou de Pierre Larousse, qui entreprennent, à la lueur de la chandelle, de répertorier tous les mots de la langue française, avec leurs usages infinis (non seulement les rares, mais aussi les courants) ? Le Wiktionnaire, pour moi, c’est un peu l’occasion de jouer à Littré… mais sans l’obligation de l’exhaustivité : je peux écrire les articles ou les bouts d’articles que je veux, y revenir pour les peaufiner le lendemain ou dix ans plus tard, et entre-temps, d’autres auront pris la relève pour compléter, corriger ou enrichir. Pendant ce temps, je nage dans les mots, et je suis heureux.
J’ai toujours eu un rapport de fascination aux dictionnaires. Je me souviens du jour où, vers l’âge de quinze ans, je jouais au Scrabble avec mon oncle et une de ses amies, qui avait formé le mot usinera. J’ai tout de suite empoigné le dictionnaire (le Larousse, alors « officiel du Scrabble ») pour chercher le mot. « Tu ne me crois pas, que ça existe ? », avait lancé la joueuse, légèrement moqueuse. Elle n’y était pas du tout. Son scrabble et ses 50 points de prime me laissaient froid ; je ressentais le besoin viscéral de voir le mot « usiner » dans le dictionnaire, avec sa définition exacte, comme pour l’imprimer dans ma tête et ma mémoire, lui donner une existence officielle, préciser son sens et le mettre dans ma besace. Plus tard, pendant mes années d’études en traduction, il m’est arrivé de recopier à la main des pages du Robert & Collins. Les exemples, les variations, la succession en ordre alphabétique qui faisait sauter les sujets du coq à l’âne, tout cela avait quelque chose de magique.
Pour moi, un mot qui est dans le dictionnaire est un mot qui a l’infini bonheur d’exister. Certes, les interjections spontanées sont infinies dans la vraie vie, et vous avez le droit de mettre ce que vous voulez dans votre roman, mais pour moi, « hou ! », « areu areu ! » et « zzzz… » (en quatre lettres et avec les points de suspension) ont une aura particulière, car ils sont répertoriés comme tels dans Le Petit Robert. Participer au Wiktionnaire, pour moi, c’est jouer à Dieu : c’est donner ce même privilège d’exister à d’innombrables autres vocables, y compris – et surtout ! – ceux du terroir québécois.
Le Wiktionnaire, c’est donc un musée des mots dont j’ai le droit d’être un artisan. Voltaire disait : « Un dictionnaire sans citations est un squelette ». Or qu’y a-t-il de plus facile et de plus agréable, pour un amoureux des mots, que d’ajouter des exemples dans un dictionnaire, pour mettre en valeur leurs contours, leurs habillages, leurs chatoiements ?
Ajouter des mots, mais lesquels ?
Être wiktionnairiste, c’est se payer tous les jours le plaisir de voir notre environnement linguistique comme un monde d’artéfacts. Quand on aime la langue, tout mérite d’être répertorié, mis en valeur, expliqué, approfondi, caressé. Ainsi, les prétextes pour créer ou enrichir1 des articles du Wiktionnaire sont nombreux.
Le plaisir de célébrer la beauté des mots. Comment ne pas s’esbaudir2 devant des mots magnifiques comme congrûment, Turquesse, rupestre, fouissement, hyperfestif, interstitiel, enténébrer ?
Le plaisir de découvrir le sens de mots que je ne connais pas. Comme traducteur, j’ai la tête dans les dictionnaires depuis 35 ans. Par ailleurs, je suis un lecteur boulimique depuis l’âge de cinq ans. Et pourtant, je ne peux pas lire un livre sans tomber sur des mots que je ne connais pas. Le Wiktionnaire, c’est mon moyen de les approfondir et de les répertorier : acémète, bifide, chassieux, alleutier, baoulé, escabelle, mozabite, nymphéa, camaldule, trichotillomanie, kapo, hygiaphone, germanopratin, scolarque, mechta… et attention, ce ne sont pas des mots morts, trouvés dans des mots croisés ou des dictées piégées. Ce sont des mots vivants, employés pour vrai par de vraies personnes, qui avaient quelque chose à dire, dans de vrais textes. Et c’est ici que les citations prennent toute leur importance.
Le plaisir de mettre des citations pour leur contenu. C’est là qu’on retrouve les « belles phrases ». Ce plaisir est particulier, car il me donne littéralement le sentiment de pêcher des perles qui seraient autrement restées au fond des mers, pour les montrer au regard de tous. Je me souviens notamment de la période où je lisais Maurice Bedel, prix Goncourt 1927 aujourd’hui oublié : chacune de ses phrases méritait une sertissure. Voici quelques échantillons :
« Couleur des temps de la violence, belle couleur issue des jeunes corps guerriers, ruisseau de vie d’un si tendre et dolent courant aux poitrines des fusillés, ô rouge, tu signes de ton paraphe l’histoire de la passion des hommes. » (Traité du plaisir)
« La flânerie – ce sourire de la démarche – a cédé le pas à la presse et à l’essoufflement. » (La nouvelle Arcadie)
« Tenez, moi je me sens la cousine de l’ortolan – vous savez, le petit oiseau qui flûte sa chanson en cinq notes à la pointe des piquets de vigne – et j’ai de très tendres affinités avec les rainettes de la Cisse. » (Le mariage des couleurs)
Évidemment que chez les autres auteurs, les exemples ne manquent pas non plus :
« Mado se tenait en retrait, pianotant sur le guéridon avec toute la nervosité d’une personne impatiente de triompher. » (Angelo Rinaldi, L’éducation de l’oubli)
« Ses cris diminuaient avec la distance. Le bruit du moteur les avala. » (Yann Moix, Reims)
Le plaisir de préciser le sens des mots que je ne connais que vaguement. Ne le niez pas, nous sommes tous pareils : il y a plein de mots que nous pensons comprendre, mais que nous serions bien en peine de définir. Allons-y : suave, chamarrure, abbatiat, rhéteur…
Le plaisir de mettre des citations métalinguistiques. Il s’agit ici non pas tant de répertorier le mot dans son environnement naturel ni dans une réalité augmentée, mais de répertorier ce qui a été dit à propos du mot.
« Savez-vous que le mot même de marrane dont, en Languedoc, nous avons fait un titre de noblesse, est à l’origine une insulte, venant d’un vieux mot ibérique qui désigne le porc ? » (Robert Merle, En nos vertes années)
« Il y aura toujours des gens pour penser que ‘ondée’ est plus joli que ‘pluie’, qui préféreront ‘opuscule’ à ‘petit livre’, ‘missive’ à ‘lettre’, ‘expliciter’ à ‘expliquer’, ‘pinacothèque’ à ‘musée’, ‘céphalalgie’ à ‘mal de tête’ et trouveront plus distingué d’avoir une protubérance qu’une bosse. » (Robert Beauvais, L’hexagonal tel qu’on le parle)
« On disait qu’elle s’élevait vers les nuées sept fois par jour pour chanter les louanges du Créateur. Aussi, quelques étymologistes de fantaisie ont prétendu que alouette, du nom gaulois alauda, venait du latin a lauda, qui signifie louange. » (Gérard Oberlé, La vie est ainsi fête)
Le plaisir de mettre des contextes définitoires. C’est la mise en abyme lexicographique. On ne définit pas un mot, on cite quelqu’un qui le définit, soit directement, soit indirectement. Ainsi, quand un personnage de Patrick Senécal dit : « Je ne baratine pas. Je suis sincère », on définit le sens de baratiner. Le lecteur comprend la profondeur du mot marxien – au-delà du simple lien avec le patronyme – dans cette phrase d’Éric Bédard : « Le récit marxien voit, lui, le sujet humain s’éclipser au profit des structures lourdes d’un capitalisme qui broie tout sur son passage dès qu’apparaissent les premiers signes de la révolution industrielle ».
Les citations peuvent aussi comporter des informations encyclopédiques.
« En raison de sa dureté, le merisier est utilisé dans la fabrication des quilles de navires, la pruchepour les bordages et le frêne, pour les chevrons. » (Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec)
« Le Gabon regorge de pétrole, d’uranium, de manganèse et de fer. » (Pierre Péan, Mémoires impubliables)
Le plaisir d’explorer les champs sémantiques. Vous êtes-vous déjà arrêté à répertorier tous les équivalents possibles de s’en ficher ? Le Wiktionnaire en compte plus d’une cinquantaine, depuis les plus banals comme n’en avoir rien à faire jusqu’aux plus vulgaires comme s’en taper la raie, en passant par les plus étonnants comme s’en poncepilater et les plus comiques comme s’en brosser le nombril avec le pinceau de l’indifférence. Votre humble serviteur, qui a eu le bonheur de créer cette dernière entrée, n’est pas pour rien dans l’enrichissement du cheptel par les variantes québécoises (s’en câlisser, s’en contre-saint-ciboiriser et consorts).
On peut faire le même exercice avec des expressions comme envoyer paître ou le foisonnement d’insultes de tous genres, en québécois comme en français de France, mais l’exploration des champs sémantiques se fait aussi sur des sujets plus sérieux. Par exemple, la fertilité du modèle de Homo sapiens est fascinante : Homo faber, Homo ludens, Homo festivus, Homo œconomicus, Homo crusoeconomicus, Homo democraticus, Homo sovieticus, Homo quebecensis… Le Wiktionnaire comporte notamment une fonction très féconde, à savoir les catégories. On peut ainsi inventorier les « Bruits en français », les « Établissements de restauration en français »…
Certaines citations font le travail toutes seules : « Les mots usuels que nous trouvons [en parlant des paysans des années 1930 au Québec] pour dire la mort varient selon les réflexes des uns et des autres : ‘Il a perdu le souffle, il a défunté, il a trépassé, il a rendu l’âme…’ Plus poétique : ‘Il est parti de l’autre bord, de l’autre côté ; il était au bout de son fuseau.’ Moins respectueux : ‘Il a levé les pattes, il a fini par crever’ ». (Benoît Lacroix, Rumeurs à l’aube)
Dans cette catégorie, on pourrait aussi classer les périphrases : le royaume chérifien (Maroc), le pays des mille collines (Rwanda), la perle des Antilles (Haïti), le locataire de la Maison Blanche/du Kremlin/de l’Élysée, le reporter du Petit Vingtième (Tintin)…
Le plaisir de concevoir des définitions. Cela n’a l’air de rien, mais rédiger une définition constitue souvent tout un défi intellectuel. Comment définiriez-vous déjudiciarisation, médiacrate… voire Rive-Sud ? Il y a aussi les cas où, pour des mots courants, il faut démêler subtilement les distinctions de sens, travail intellectuel hautement stimulant où l’on examine au microscope la porosité entre les sens d’un même mot, sens qui, comme dans le principe du téléphone arabe, finissent par se ressembler à peine d’un bout à l’autre de la chaîne.
Le simple plaisir d’enrichir le Wiktionnaire. Un mot ou une expression attire notre attention, on se rend compte qu’il ou elle n’est pas encore dans le Wiktionnaire, on l’ajoute, et c’est autant pour la postérité. Pensons à susurreur, beau comme le prince de Galles, [se lever] au chant de l’alouette ou aide médicale à mourir.
Dans cette catégorie rentrent bien évidemment les néologismes : négawatt (mégawatts économisés, vu dans Le Devoir), pompion (Alix Renaud ; je vous laisse le plaisir d’aller voir la définition) ou, plus récemment, Londonistan, microagression, bulle-classe ou variant Delta…
Le plaisir d’explorer les curiosités de la langue. Comment ne pas s’arrêter aux hapax tels que à cinq cennes et quart (Jean Dion), heidegrégaire (Henri Meschonnic) ou se fusée-à-réactionner (Patrick Senécal) ? Aux mots amusants tels que tralala ou s’autopeluredebananiser ? Certains auteurs constituent une vraie mine à cet égard. On peut penser à San-Antonio, bien sûr (détorchonner, dégourdoche, bilboqueter), mais dans un autre registre, il y a aussi Robert Merle, qui a écrit Fortune de France dans le style du XVIe siècle : aludel, s’escambiller, lachère, apostume…
Quant aux onomatopées et interjections dont je parlais plus haut, je suis capable d’en trouver aussi ! C’est ainsi que pffftt, okédou, eille et ah ouan existent maintenant officiellement !
Le plaisir d’explorer les mécaniques de la langue. Dans mes cours de terminologie à l’université, on parlait des modes de formation des mots, et on se faisait dire que certains préfixes ou suffixes étaient « bien vivants ». Comme étudiant, je trouvais ces observations sans intérêt. Mais dans un monde où le français se fait constamment reprocher son manque de flexibilité lexicale par rapport à l’anglais, il y a lieu au contraire de souligner ces phénomènes, qui permettent de créer des mots nouveaux à la pelletée et à peu de frais. Par exemple, tous les -isme, qui donnent sarkozysme, mitterrandisme, les suffixes -isation et -iser pour finlandisation, libanisation, mononcliser, heideggerianiser, le fascinant suffixe -ote pour créer des gentilés comme Chypriote, Corfiote, Tokyote, Tarsiote… Et que dire de -cratie et sa médiacratie, sa clitocratie et sa vulvocratie côtoyant sa christocratie ?
Le plaisir de consigner des phrases entières ou des expressions. Un dictionnaire est-il complet sans les expressions on peut marcher et mâcher de la gomme en même temps, fermer la champlure (au sens de « cesser de verser de l’argent »), il n’y en aura pas de facile, les sceptiques seront confondus ou tout simplement mets-en ?
Le plaisir de consigner des étymologies découvertes au hasard de mes lectures et qui, toujours, resteraient sinon scandaleusement dans l’ombre :
« Enfin, la Méditerranée a été dénommée de façons diverses au cours du temps : Mare internum était le nom que lui donnait Pline l’Ancien, alors que c’est Mare nostrum que l’on trouve chez Jules César. La première attestation du nom (Mare) Mediterraneum apparaît chez Isidore de Séville (VIIe siècle) et il ne s’est répandu que par le latin médiéval. » (Henriette Walter, Minus, lapsus et mordicus : nous parlons tous latin sans le savoir)
Le plaisir de consigner des noms propres (de lieux, de personnes ou de peuples). On croit généralement que les noms de lieux et de personnes relèvent davantage des encyclopédies que des dictionnaires de langue. Rien de plus faux. Je pense notamment à des articles comme Canada, Bas-Canada ou Québec, que j’ai peaufinés au fil des ans. Les sens de ces mots recoupent bien sûr des informations encyclopédiques, mais un dictionnaire de langue qui se contente de donner des définitions peut faire une synthèse beaucoup plus claire qu’un long article de Wikipédia. Et les citations apporteront des éclairages complémentaires intéressants.
J’ai aussi un plaisir particulier à créer ou enrichir des articles portant sur des noms de peuples de l’Antiquité (Marcomans, Quades, Vandales) ou des Premières Nations, avec leur évolution au fil du temps. Qui sont les Ayouas ? Ce sont les Iowas, à l’époque où leur nom était écrit par les coureurs de bois français. On peut aussi en profiter pour apporter une humble contribution, au fil de nos lectures, à la question souvent complexe de l’orthographe des ethnonymes (Abénakis/Abénaquis, Attikamek/Atikamekw…). Je me fais aussi un devoir de consigner comme hyponymes les groupes qui, par exemple, font partie de la grande nation des Iroquoiens (Cris, Innus, etc., pour le nord-est de l’Amérique du Nord, Cheyennes, Mascoutens, etc., pour le centre), toujours au fil de mes lectures, sans m’astreindre à une exhaustivité qui viendra bien en son temps.
Par ailleurs, le dictionnaire de langue peut consigner ce qu’on a dit de tel prénom ou de tel endroit, ce qui ne serait pas admissible dans une encyclopédie. Quelques exemples :
« En nommant nos filles Justine ou Françoise, nous faisons preuve de sagesse ; l’imprudence commence quand nous les baptisons Angélique ou Félicité, mais ce sont chez nous des noms rares. » (Maurice Bedel, Mémoire sans malice sur les dames d’aujourd’hui)
« Ah ! belle Afrique ! Afrique purulente ! Afrique à cinquante degrés ! Afrique où farandolent les rires et la faim. Afrique qui suinte et crie ! Afrique rongée et guérie par son soleil… » (San-Antonio, Béru-Béru)
Le plaisir d’enrichir le Wiktionnaire avec des mots québécois. Je ne suis pas le seul contributeur québécois au Wiktionnaire, mais c’est certainement une de mes spécificités. La liste serait ici infinie, mais pour le plaisir, citons patates pilées, frette, pogner le fixe, avoir le piton collé, pantoute, gossage, un fou dans une poche, avoir l’oreiller étampé dans face, tataouinage, pétage de broue, soirée de sacoches, paparmane, Seigneur Jésus Marie Joseph… des heures et des heures de plaisir ! À noter qu’en bon lexicographe, je ne peux pas me contenter de me référer à mes connaissances personnelles : il faut des sources, des citations… Vous avez vu passer ci-dessus Patrick Senécal, mais il y en a une infinité d’autres, de Michel Rabagliati à Richard Martineau. Une de mes plus belles contributions est sans doute l’annexe sur les sacres québécois (avec bien sûr leur système morphologique particulier qui donne lieu à toutes sortes de dérivés).
Cela dit, des mots québécois, ce ne sont pas toujours des mots familiers ou folkloriques. Mes contributions au Wiktionnaire sont aussi un moyen de faire connaître les réalités sociopolitiques du Québec. Le mot Canadien en est un autre que j’ai peaufiné longtemps, avec de nombreuses citations, et des mots connexes comme Canayen, Canadien français, Canadien anglais, etc. Mais il y a aussi les distinctions à faire entre souverainiste, nationaliste, séparatiste et… séparatisse. Sans compter Grande Noirceur,[anti]duplessisme, montréalisation, français radio-canadien, castonguette, carré rouge, uqamien…
Même les lettres ont leurs histoires… Dans le Wiktionnaire comme dans tout dictionnaire, chaque lettre a son article.
« Mais dans le Québec catholique où la pureté était une préoccupation permanente même pour des enfants de six ans, la lettre Q défiait la morale tout en représentant une embûche pour les enseignants. L’on nous apprenait donc que la lettre Q se prononçait QUE, et c’est ainsi que des générations d’écoliers québécois ont ânonné O, P, QUE, R, S, T, ignorant que QUE se prononçait Q. Ce son nous aurait plongés dans le péché mortel […]. » (Denise Bombardier, Dictionnaire amoureux du Québec)
« Un matin, je reçus une lettre d’elle : elle m’admirait en secret, et n’osait me le dire en face ; elle me proposait, d’une écriture ronde et disproportionnée où les points sur les ‘i’ ressemblaient à de petites bulles, de venir prendre, le soir qui me conviendrait, un gin tonic dans son petit appartement de la place d’Erlon. » (Yann Moix, Reims)
Les sources
Les sources sont infinies : romans et essais, bien sûr, mais aussi journaux, revues, radio (oui, je suis assez maniaque pour recopier des phrases entendues dans des balados – par exemple, je ne pouvais passer sous silence l’évolution de Nord-Africain à Maghrébin lorsque Mohammed Arkoun l’a commentée dans l’émission française 2000 ans d’histoire)… et chansons ! Pensons seulement à des chansons comme « La désise », « Mon pays, c’est pas un pays, c’est une job » (« Ça arrive à manufacture, les deux yeux farmés ben dur, les culottes pas zippées… ») ou « Y a donc ben des [mongols] », qui sont des mines en soi. Et l’article sacrer là ne saurait être complet sans une citation de « Saskatchewan » ! Dans un autre registre, Brassens est aussi un incontournable.
Un dictionnaire non normatif
Vous l’aurez compris, le Wiktionnaire est un dictionnaire non normatif. Dès qu’un mot est attesté, c’est la preuve qu’il existe, et il est donc admissible. C’est ce qui nous permet de célébrer le foisonnement réel du français. Comme traducteur « bien élevé », bien des mots répertoriés là – y compris par moi – me sont interdits. Mais les mots qui peuvent enrichir mes traductions sont encore bien plus nombreux, et les autres, mon Dieu, les autres, ils ont bien d’autres terrains où batifoler.
C’est une langue belle… pour vrai !
Le français a la vie dure à notre époque. On lui reproche d’être trop rigide par rapport à l’anglais, d’être trop difficile, d’avoir été conçu pour et par l’élite. Pourtant, le français est notre langue, et il ne faut pas compter sur les autres pour le mettre en valeur. Le meilleur moyen de le faire, c’est de regarder cette luxuriance comme une richesse incroyable, inépuisable et en constant renouvellement. Il faut l’aimer, l’admirer, y plonger, s’y baigner, s’en émerveiller. La rédaction d’articles du Wiktionnaire est mon hobby favori. Chaque fois que j’ai un peu de temps devant moi, il n’y a rien que j’aime mieux que de prendre le livre que je suis en train de lire, de choisir une page au hasard et de trouver des prétextes pour créer ou enrichir des articles. Presque immanquablement, à chaque page, il y aura quelque chose. Selon le cas, je m’attarderai à des termes très techniques ou très populaires, ou encore je m’offrirai le plaisir d’immortaliser une « belle phrase ».
Comme traducteur, je ne peux considérer cet exercice que comme extrêmement salutaire et formateur. La pire tare du traducteur, en effet, c’est de manquer de mots. Avec mes 17 000 interventions lexicales derrière la cravate, je me dis que j’ai tout de même une bonne réserve.
1. En quinze ans, j’ai fait 17 000 contributions au Wiktionnaire, dont 1 600 créations d’articles. Les mots composés en gras dans cet article font l’objet d’entrées que j’ai créées ou enrichies dans le Wiktionnaire.
2. En écrivant ce mot, je me rends compte avec stupéfaction qu’il ne se trouve pas dans Le Petit Robert… mais qu’il est dans le Wiktionnaire.
[toolset_access role= »Éditeure »] [cred-relationship-form form=’modification-du-lien-des-articles’ parent_item='[dsense_term_id]’ child_item=’$current’] <>