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Claude Le Bouthillier

Claude Le Bouthillier : Une œuvre militante

Claude Le Bouthillier1 manie la plume comme d’autres les armes. L’écriture, qu’elle soit romanesque ou poétique, est pour lui l’occasion de défendre ses idées et sa vision de l’Acadie. Ce qui donne une pulsion à ses textes et un sens à l’ensemble de son œuvre.

Son roman initial, un des premiers publiés par les éditions d’Acadie, L’Acadien reprend son pays (1977), donne le ton. Nous sommes dans un futur proche. Le Québec est indépendant et une cellule révolutionnaire acadienne a décidé d’enlever le pape Jos pour qu’éclatent au grand jour la situation des Acadiens et celle du monde, qui est au bord d’une guerre totale. L’enlèvement réussit et le pape fait un discours relayé partout sur la planète, qui permettra l’instauration d’un ordre nouveau, tandis que les Acadiens pourront organiser un référendum sur leur avenir. Curieux roman qui fait des Acadiens les sauveurs du monde en s’appuyant sur la papauté.

Isabelle-sur-Mer (1979) se situe dans le futur d’une façon plus explicite que L’Acadie reprend son pays. L’Acadie est indépendante et elle rayonne sur le monde. Cette société charmante, paisible, bucolique s’exprime par les arts et a pour mission de porter un message de paix au monde entier. Cette Acadie, véritable paradis terrestre, est celle de la Péninsule acadienne et non pas celle des autres régions du Nouveau-Brunswick. Le roman a de nombreuses faiblesses, mais il demeure étrangement envoûtant par la détermination du romancier à présenter une Acadie victorieuse et non plus victime et prisonnière de son destin tragique.

Avec C’est pour quand le paradis (1984), Le Bouthillier explore ce qui deviendra le second axe de son œuvre, les blessures intérieures, alors que le premier tournait autour de la situation de l’Acadie et des blessures sociales qui résultent de la déportation. Autant pour Le Bouthillier l’Acadie doit s’affirmer comme État, autant l’Acadien doit vaincre ses difficultés relationnelles et affronter les séquelles de son éducation puritaine. Le Bouthillier est un psychologue et dans ce roman, son personnage utilisera différentes approches tant psychologiques que psychiatriques pour vaincre ses problèmes, ce qu’il réussira. Cette plongée au cœur de l’âme trouvera sa résolution dans l’importance des arts comme source d’harmonie, ce qui nous ramène à Isabelle.

Militant, Claude Le Bouthillier intègre tout ce qu’il espère de l’Acadie dans Le feu du mauvais temps (1989 ; prix Champlain et France-Acadie) et sa suite, Les marées du Grand Dérangement (1994). Cette saga retient du roman historique son caractère populaire et ne se gêne pas pour broder autour de la réalité de manière à ce qu’elle corresponde aux valeurs que veut véhiculer l’auteur. Le premier tome, qui se déroule entre 1740 et 1763, met en scène Joseph Le Bouthillier, un personnage inspiré très librement de l’ancêtre de l’auteur. Au-delà des nombreuses péripéties, tant guerrières qu’affectives, c’est de la résistance et de la renaissance de l’Acadie qu’il s’agit. Joseph arrive dans ce qui deviendra Bas-Caraquet en 1740 et tente de sauver l’Acadie. La relation privilégiée entre les Micmacs et les Acadiens est une autre thèse vigoureusement défendue par l’auteur. Ce premier tome se termine sur la crainte que Joseph ait disparu en mer. Les marées du Grand Dérangement commencent par ce naufrage et nous mènent dans une série de ports en Angleterre, en France, à Jersey, aux États-Unis, aux Malouines et dans les provinces maritimes entre 1763 et 1805 alors qu’on suit le destin de Joseph. Si le souffle est toujours là, la qualité de la reconstitution historique se fragilise et les anachronismes deviennent agaçants. Il n’en demeure pas moins que ces deux romans sont passionnants à lire.

Si Le borgo de l’écumeuse (1998) obtient le prix Éloizes pour l’œuvre littéraire de l’année en Acadie, il le doit sans doute aux personnages sympathiques et aux nombreuses péripéties qui frôlent le mélodrame. Au fil des pages, Le Bouthillier se permet certains commentaires sur la vie culturelle acadienne, réglant au passage ses comptes avec le milieu culturel monctonien dans un amusant, mais inutile chapitre (par rapport à l’action). Cette histoire d’un amour contrarié et d’une recherche de paternité donne aussi l’occasion à l’auteur d’exercer ses talents de vulgarisateur de la psychologie. Ce roman recèle trop de dimensions pour se contenter des 200 pages que lui a accordées l’auteur. Mais tout son dynamisme et toute sa passion en font oublier les défauts.

Le Bouthillier revient à la science-fiction avec Babel ressuscitée (2002), qui se construit autour d’une Acadie maintenant indépendante (nous sommes en 2040). Une fois de plus, les Acadiens sauveront la planète. Roman fourre-tout, cette histoire d’un monde qui a perdu son équilibre tient plus d’une esquisse que d’un roman achevé.

Complices du silence ? (2004) reprend la quête de l’Acadie salvatrice en entremêlant les vies de trois personnages que rien ne semble réunir ; leurs noms évoquent leur destin : Poséidon, l’orphelin ballotté de tous côtés, Évangéline, l’adoptée à la recherche de ses origines, et le prince William, deuxième dans l’ordre de succession au trône d’Angleterre : on est en pleine fiction politique. Une intrigue compliquée alimentée par la volonté de l’auteur d’effacer les séquelles de la déportation. Le discours l’emporte sur l’intrigue, et c’est la thèse qui donne son rythme au roman : finalement, l’Acadie recevra des milliards de la Couronne britannique en compensation des séquelles de la déportation, la France apportera sa contribution, le pape également, tout comme les États-Unis. Et l’Acadie deviendra un « Nunavut acadien ». Le rêve ! Un rêve qui traverse toutes les œuvres de l’auteur ; en outre, les poèmes sont encore plus « explicites » que les romans, ce qui n’enlève rien à leur pertinence, mais affaiblit leur portée poétique.

L’histoire sociale est non pas au centre, mais au départ de Karma et coups de foudre (2007). Le titre découle du contenu : les coups de foudre ont marqué les relations amoureuses de la lignée maternelle de Vladimir-Xavier. En 20 pages, l’auteur nous résume le destin de l’arrière-grand-mère, ceux de la grand-mère et de la mère de Vladimir puis plonge dans la vie amoureuse de ce dernier, toujours ballotté entre la foi et l’absolu du désir charnel. Le tout entremêlé à une intrigue policière menée par Vladimir dont la résolution lui apporte, enfin, l’harmonie. Et comme toujours, l’Acadie péninsulaire est perçue comme le Paradis et Moncton comme l’Enfer. Ce coup-ci, c’est la découverte d’un trésor qui relancera « l’économie de l’Acadie rurale ».

Dans Éros en thérapie (2010), Le Bouthillier met en scène Victorin d’Amour, dont le nom de famille est une métaphore de la quête. Parvenu à un âge vénérable et à une certaine sérénité, Victorin raconte son parcours amoureux et sa quête identitaire, lui qui est un Métis acadien. Le roman prend la forme d’une autobiographie centrée sur deux quêtes. D’un côté, le personnage cherche à rencontrer l’âme sœur, tout en espérant que ses problèmes psychologiques se résolvent du même coup, ce qui devrait mettre fin à ses douleurs physiologiques. De l’autre, il voudrait comprendre puis assumer ses origines micmaques sans pour autant renier ou mettre en cause son identité acadienne. Comme il ne trouve aucune solution à ses problèmes spirituels, sexuels et émotifs, il décide de consulter des thérapeutes. Je ne sais pas combien de ces « gourous » – comme il les appelle lui-même – il rencontre, mais j’en ai recensé 22 dont il parle plus précisément. Tout y passe : théorie de Gendlin, Gestalt, abandon corporel, catharsis, acupuncture, sophrologie, approche corporelle, ostéopathie, chiropractie, phytothérapie, homéopathie… Comme aucune thérapie ne fonctionne, Victorin devient rapidement critique à leur égard tout en les enchaînant. Le ton est alors satirique. Victorin évalue les compétences de ses thérapeutes et les qualifie de manière peu flatteuse : magicien, fanatique, faiseur de miracles, guérisseur, larron… La liste des médicaments qu’il ingurgite et tous les problèmes qui en découlent sont à la fois troublants et presque drôles. Évidemment, la connaissance qu’a Le Bouthillier de toutes ces thérapies donne de la force à sa dénonciation. Victorin finira par trouver la paix alors qu’il atteint « l’âge d’or » et que ses enfants sont adultes et heureux dans leur choix de vie. L’importance des enfants dans sa vie s’accroît alors qu’il vieillit et, plus il se rapproche d’eux, mieux il se porte.

On dira ce qu’on voudra de l’œuvre de Le Bouthillier – certains aiment, d’autres pas –, mais elle est d’une cohérence sans faille. D’un roman à l’autre, il approfondit sa réflexion sur l’âme humaine, sur l’identité acadienne, sur la société. Il y a du pamphlétaire en lui et c’est ce qui donne force, vigueur et pertinence à sa plume, gommant les défauts au profit de la passion. Nous sommes dans la littérature qui provoque, nourrit et enrichit les débats de société.

 


1. Né le 30 juin 1946 à Bas-Caraquet, Claude Le Bouthillier obtient un baccalauréat ès arts du Collège de Bathurst (1966), une maîtrise en psychologie de l’Université de Moncton (1971) et fait sa scolarité de doctorat en psychologie sociale à l’Université de Paris X-Nanterre (1982). Il travaille comme psychologue tour à tour en milieu scolaire et universitaire puis en clinique et en bureau privé tant au Québec qu’en Acadie, où il vit maintenant. En 2000, il a reçu le prix d’excellence Pascal-Poirier attribué par le Conseil des arts du Nouveau-Brunswick pour l’ensemble de son œuvre.

 

EXTRAITS

Le Festival international des arts était imminent. La Fondation, avec l’aide de Jack, d’Isabelle, d’Édouard, d’Alfred et d’Agathe, avait grandement contribué aux efforts d’organisation du gouvernement acadien. Tous les pays avaient été contactés par le ministère des Arts et de la Culture, et l’on y attendait une grande foule, car, en cette ère, le flux touristique était devenu une industrie très importante. Chaque localité acadienne organisait des fêtes populaires, mettant en relief l’aspect positif de l’esprit de clocher, cette version moderne de la tribu, qui permettait une fierté et une identité locale et qui, souvent, stimulait la créativité et la débrouillardise. Les conteurs étaient légion. C’était un peu une période de réchauffement, pour aboutir à un réveil des sens. Depuis déjà de nombreuses années, les ethnologues et les linguistes avaient redécouvert toute la richesse du vieux parler acadien, celui de la Touraine, du Berri et du Poitou, le parler de la cour et du roi Henri IV. Tout ce qui s’inspirait de la parole était imprégné de cet accent et de ces mots.
Isabelle-sur-Mer, p. 139.

Le 19 octobre, l’embarquement commença à la Pointe-aux-Boudrot. Un défilé de charrettes chargées pêle-mêle de malles et d’objets emportés à la hâte. Il y avait des femmes enceintes, d’autres portant des nourrissons, des fillettes craintives qui serraient leurs poupées de chiffon, des infirmes traînés sur leurs grabats, des vieillards transportés sur des charrettes ; un véritable cortège funèbre où l’on entendait les pleurs des déportés ainsi que les jurons et les ricanements des soldats. Et les familles éparpillées sur les navires surchargés. Le désespoir aussi pour Angéline, Mathilde et papa Clairefontaine, car le navire sur lequel Tristan avait été embarqué était plein, et ils devaient attendre les prochains bateaux de transport, nolisés par l’agence Apthorp et Hancock de Boston. Une curieuse agence de voyages qui ne se souciait pas tellement du bien-être de ses passagers ! Surtout que, pour diminuer les coûts, elle avait choisi des navires qui transportaient des marchandises en des points bien précis des colonies américaines. Le départ des déportés avait été retardé plusieurs fois en raison des délais d’approvisionnement, mais le sursis prit fin dans les derniers jours d’octobre. Escortés par trois navires de guerre, quatorze bâtiments venant des Mines rejoignirent les dix autres de Beaubassin et emportèrent près de quatre mille infortunés vers leurs lieux d’exil. Ceux qui attendaient les prochains navires, destinés à la Grand’Prée et aux paroisses de l’Assomption et Sainte-Famille de Pigiguit, ou à celles de Saint-Pierre et Saint-Paul de Cobeguit, restaient saisis de désespoir et priaient pour un miracle. Mais ces derniers départs forçaient à se rendre à l’évidence : les êtres chers étaient partis ! Et, que ce soit à marée haute, à marée basse, de jour ou de nuit, par temps couvert ou ensoleillé, les voiles avaient disparu à l’horizon.
Le feu du mauvais temps, p. 141-142 (dans l’édition de 1994).

Mes anges gardiens veillaient. Ils placèrent sur mon chemin une solution éphémère : la belle Esther, une juive rencontrée lors d’un séminaire sur les religions comparées. Elle menait une vie plutôt libertine, et la sensualité lui sortait par tous les pores de la peau. Des nuits folles et sensuelles avec une fille d’Israël, avec qui je retrouvais l’histoire de mon enfance, celle du peuple juif que nous avions apprise. J’étais un peu jaloux, car les juifs avaient eu pendant quelques millénaires une civilisation basée sur le Livre inspiré de Dieu, alors qu’en Acadie nous ne savions lire et écrire que depuis peu. Comme peuple choisi par Dieu, les juifs pouvaient nous regarder de haut. De plus, ils nous avaient refilé le juif dont ils n’avaient pas voulu, le Christ qui avait influencé toute la civilisation occidentale. Nos héros étaient David, Ézéchiel, Moïse, Noé et quelques prophètes fous. Nous connaissions mieux les noms et l’histoire des lieux bibliques que ceux des villages des alentours ! Et au lieu de parler d’Athanase dans la cale aux morues, on nous rebattait les oreilles avec l’histoire de Daniel dans la fosse aux lions. Et au lieu de nous parler de la force fabuleuse de Louis Cyr ou de Joe Ward, on ne tarissait pas d’éloges sur Samson. On cachait soigneusement tout ce qui touchait au péché de la chair, et mon père ne savait quoi répondre face aux orgies de Salomon ou aux vierges qui réchauffaient la couche du roi David pour lui donner un peu d’entrain.
Karma et coups de foudre, p. 47.

Il [Poséidon] partit dans ses rêveries sur une péninsule acadienne autonome. Il se vit en train de planter une ligne de drapeaux acadiens de Pokeshaw à Néguac et tenter de faire reconnaître ce nouveau pays par l’O.N.U. Il existait déjà nombre de pays plus petits, moins peuplés et moins développés. […] Quant aux autres régions de l’Acadie, elles pourraient se joindre au pays à leur gré. Graduellement, la région Chaleur se grefferait, puis le comté de Kent et, très certainement, le Pays de la Sagouine. […] Pour la péninsule, compte tenu de la situation de misère endémique dans laquelle elle se trouve, négligée par tous les gouvernements depuis la déportation, et de l’éternel discours de langue de bois des politiciens qui ne veulent pas nommer les vrais problèmes, ce projet libérateur ne peut être pire que la situation actuelle. […] Nous pourrons faire de la péninsule un paradis fiscal comme les îles Jersey ou les Bahamas. »
Complices du silence ?, p. 193.

 

 

 

 

Publié le 3 octobre 2014 à 11 h 51 | Mis à jour le 27 mai 2015 à 20 h 14