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Victor-Lévy Beaulieu

Le projet de Victor-Lévy Beaulieu : Ambitieux, risqué, terrible

Victor-Lévy Beaulieu par Michel Lemay

« Tu ne crois pas en Dieu, alors ne t’avise pas de te prendre pour lui. » C’est le conseil amical que sa sœur donne au vieux médecin de Normétal, dans La donation, le dernier film de Bernard Émond. C’est celui que n’a pas reçu Victor-Lévy Beaulieu. Et c’est tant mieux.

Tant mieux parce que rien n’entrave VLB dans sa volonté de toute-puissance, source de son pouvoir de créer une œuvre monumentale, entreprise totalisante « sans faux partage entre le réel et l’imaginaire » dans laquelle l’écrivain ne vise à rien de moins qu’à se créer comme mythe de lui-même et dans un même et seul mouvement à refonder le destin québécois, en lui construisant une origine mythologique par l’épique d’une œuvre.

Dès lors, rien d’étonnant à la réponse qu’il fit : « Être le premier Québécois à remporter le prix Nobel de la littérature », lorsque, lauréat du Grand prix littéraire de l’Almanach Beauchemin, à la fin des années 1960, on lui demandait quelle ambition littéraire il avait.

En 2009, il faisait paraître Bibi (mémoires), roman-essai-autobiographie, le soixante-douzième ouvrage de son œuvre dont il annonçait déjà l’intention de l’écrire dans Monsieur Melville. Comme il n’a cessé d’échafauder, de roman en essai, de téléthéâtre en pamphlet, depuis 40 ans, ce qu’il désirait être son maître ouvrage, La grande tribu. Projet obsessionnel, qui avant de prendre la forme d’un récit précis, sous l’intitulé La grande tribu, C’est la faute à Papineau (grotesquerie), se déployait dans des romans précédents, dans Les grands-pères, par exemple, et dans ceux de la saga des Beauchemin.

La grande tribuC’est la faute à Papineau (grotesquerie) est l’échec du projet, échec obligé, parce que intimement lié au destin québécois inabouti, à la constance de ses défaites. Ouvrage échoué d’une œuvre géniale, précisément construite sur l’incessant achoppement des multiples tentatives d’écrire ce livre. D’où la force grandissante de chaque ouvrage qui y mène, servant à son insu comme à son su de nouveau levier. Ainsi il écrit dans Monsieur Melville qu’il souhaite sortir de l’écriture de ce livre, « enfin transformé et armé comme il convient de l’être lorsqu’on veut écrire La grande tribu ». Autrement dit, la tentative sans cesse poursuivie et échouée d’écrire le magistral roman historique que devait être La grande tribu est ce qui a rendu possible la réalisation géniale de l’œuvre de VLB, sa très grande cohérence.

Hypothèse subjective, peut-être improbable, parfois suggérée par les spécialistes de l’œuvre, mais jamais développée, à ma connaissance. J’ose pourtant l’avancer, sachant très bien que je ne démontrerai rien non plus. Il s’agit d’une intuition que je veux partager. Pour la vérifier et en parler avec un minimum d’à-propos, j’ai lu ou relu les ouvrages suivants : Pour saluer Victor Hugo (1971), Jack Kérouac (1972), Monsieur Melville (1978), Docteur Ferron (1991), James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots (2006), toutes œuvres de « la plus haute autorité », et, bien entendu, La grande tribu (2008). J’ai aussi rapidement parcouru à nouveau plusieurs ouvrages de l’œuvre romanesque, notamment Don Quichotte de la démanche (1974), Un rêve québécois (1977) et Les carnets de l’écrivain Faust (1995).

L’urgence d’écrire

VLB la formule explicitement à la page 68 de Monsieur Melville. Il s’explique l’étonnement de son père à le voir travailler sans arrêt, en constatant que ce qu’il ne comprend pas, « ce n’est pas le mouvement qui me porte à écrire, dit-il, et sans lequel je ne voudrais même plus être. Ce qui lui reste étranger, c’est la fureur que j’y mets ». Comme il le confiait en entrevue, à la sortie de son James Joyce, à 22 ans, il considérait déjà l’écriture comme moyen de venir au monde, « de façonner dans la forge de [s]on âme la conscience incréée de [s]a race ».

La grande tribu est ce projet audacieux, risqué, terrible, qu’il peine à réaliser. « Et pour quelle histoire non encore racontée faudra-t-il que ça écrive sans fin ? », c’est sur cette question que se termine Les carnets de l’écrivain Faust, ouvrage dans lequel il retranscrit sans enthousiasme, acharné et désespéré, comme il le confesse, huit « débris » de La grande tribu, qu’il définira, une fois l’ouvrage terminé, comme une « grotesquerie » dont, pour l’instant, la déréliction l’accable.

Qu’en est-il au juste ? L’ouvrage se divise en deux parties. L’une met en scène les libérateurs, personnages historiques qui, sauf Papineau, ont réussi leur révolution, passant du coup du statut de terroristes à celui de héros, ce que veut précisément démontrer l’auteur, soit qu’il ne saurait y avoir révolution accomplie sans violence. L’autre présente les lésionnaires, personnages fantastiques d’éclopés et de détraqués de toutes sortes et de héros défaits qui se constituent en une bande d’émeutiers en fauteuils roulants pour prendre d’assaut l’Assemblée nationale et exiger une déclaration unilatérale d’indépendance. Le récit délirant, parfois d’une crudité insoutenable, est mené par Habaquq Cauchon, un cul-de-jatte qui croit avoir un trou dans le crâne, qui se proclame descendant rebelle du Peuple des Petits Cochons Noirs, ancêtres des Kébécois. Ce Cauchon est un pensionnaire de l’asile du docteur Avincenne qui lui fait subir les pires sévices, à lui et à son allié, l’orignal épormyable, alias Claude Gauvreau, libérateur autant que lésionnaire, présenté ici comme le plus grand poète du Québec.

Pourquoi ce qui avait été conçu comme roman historique à déploiement épique s’est-il transformé en grotesquerie ? Parce que le grotesque, a prétendu l’écrivain, lui permettait tous les excès. Or, contrairement à celui des fabulations créatrices de mythes et de mythologies, l’excès ici n’est que de l’excès, que de l’envie irrépressible de tout défoncer, sans les ressources de la lutte fondatrice. Peut-être parce qu’il est difficile de passer de l’hystérie à l’histoire, peut-être parce l’hystérie est indicible, irreprésentable. À moins que ce ne soit qu’une ruse géniale pour ouvrir un chemin inédit vers la liberté ? Je ne le crois pas. VLB est ici fondateur tout seul et il n’arrive pas à fonder. Parce que cet excès a peu à voir avec la démesure, celle inhérente à toute création, telle qu’il la conçoit et la pratique.

Le désir de démesure

VLB le manifeste à l’évidence dans la recherche de symbiose qui le pousse non seulement à s’inspirer des géants de la littérature universelle, mais à s’identifier pleinement à quelques-uns d’entre eux. Pour lui, en l’absence d’une culture forte, dans un pays-pas-pays, c’est le privilège de l’écrivain que de s’approprier les chefs-d’œuvre universels, comme source de sa propre œuvre. Se vouloir autre pour devenir aussi grand que soi-même. Il se reconnaît même dans Jack Kérouac qu’il blâme de n’avoir pas su s’affranchir de sa condition canadienne-française, d’avoir écrit son œuvre en demeurant prisonnier de son enfance et de sa famille, parce qu’une grande œuvre se bâtit toujours sur ces assises-là.

Il reconnaît son propre combat dans ceux des écrivains élus, celui avec tout ce qui tisse la vie, sa vie : avec les souvenirs d’enfance, la famille, le besoin sexuel, le désir amoureux, l’incompréhension, l’appréhension de la mort ; avec la société, le pays, l’histoire et d’abord, avec les mots, les phrases, la langue, cette langue à forger dans la langue pour créer son propre langage, traduction de son propre univers.

Combat jamais complètement gagné, la création de l’œuvre se jouant en permanence dans la quête de l’adéquation entre son univers et son expression. Combat perdu dans La grande tribuC’est la faute à Papineau, faute de cette adéquation, pour l’heure impossible.

Prix Nobel

J’ignore si VLB désire toujours le recevoir. En revanche, il m’apparaît certain que nous, écrivains et lecteurs québécois, avec toutes les instances des institutions littéraire et culturelle du Québec, devrions unir nos efforts pour soumettre et défendre sa candidature. Sans jalousie, sans mesquinerie. Puisque, de toute manière, il est le seul susceptible d’y accéder, le seul capable de nous obtenir cet honneur national.

Comme toutes les grandes œuvres, celle de Victor-Lévy Beaulieu est politique. Elle est née et s’est écrite tout du long dans l’émotion très violente d’un refus douloureux d’une réalité rapetissant son peuple et par ricochet lui-même, dans l’émotion très violente d’une tendresse infinie pour son peuple qu’il n’a cessé de vouloir devenir aussi grand qu’il l’est, malgré sa triste condition de peuple sans pays, de peuple manquant de mots, manquant de la puissance à même de s’imaginer puissant. Une œuvre tout entière vouée à conjurer un défaitisme ancré dans l’os, à métamorphoser l’ignominieux en sublime, le manque en excès, la médiocrité en exploit, allant jusqu’à l’esthétisation de notre langage, oral et écrit, dans une tentative exorbitante d’enquébécoiser la langue française.

Une œuvre parfaitement originale, à nulle autre comparable, si ce n’est à celles tout aussi incomparables des Hugo, Melville, Joyce, qui toutes ont en commun de toucher les tréfonds de l’âme humaine.

 


Victor-Lévy Beaulieu a publié, entre autres :
Mémoires d’outre-tonneau, roman, Estérel, 1968 et Trois-Pistoles, 1995 ; Race de monde, roman, Le jour, 1969, VLB, 1979, Stanké, 1986, Trois-Pistoles, 1996 et Typo, 2000 ; Les grands-pères, roman, Grand prix littéraire de la Ville de Montréal, Le jour, 1971, Robert Laffont, 1973, VLB, 1979, Stanké, 1986, Trois-Pistoles, 1996 et Typo, 2000 ; Pour saluer Victor Hugo, essai, Le jour, 197l, Stanké, 1985 et Trois-Pistoles, 1996 ; Jack Kérouac, essai-poulet, Le jour, 1972 , L’Herne, 1973, Stanké, 1987, Trois-Pistoles, 1996 et Typo, 2003 ; Un rêve québécois, roman, Le jour, 1972, VLB, 1977 et Trois-Pistoles, 1996 ; Don Quichotte de la démanche, roman, Prix du Gouverneur général du Canada, L’Aurore, 1974, Flammarion, 1978 et 1979, Stanké, 1988, Trois-Pistoles, 1998 et Typo, 2002 ; Manuel de la petite littérature du Québec, anthologie, L’Aurore, 1974 et Trois-Pistoles, 1998 ; Monsieur Melville, essai en trois tomes, prix France-Canada, VLB, 1978, Flammarion, 1980 et Trois-Pistoles, 1997 ; Satan Belhumeur, roman, prix Molson, VLB, 1981 et Trois-Pistoles, 1999 ; Chroniques polissonnes d’un téléphage enragé, recueil de chroniques, Stanké, 1986 et Trois-Pistoles, 2000 ; Docteur Ferron, pèlerinage, Stanké, 1991 et Trois-Pistoles, 2001 ; Pour faire une longue histoire courte, entretiens avec Roger Lemelin, Stanké, 1991 et Trois-Pistoles, 2002 ; Gratien, Tit-Coq, Fridolin, Bousille et les autres, entretiens avec Gratien Gélinas, Stanké, 1993 ; Monsieur de Voltaire, essai, Stanké, 1994 et Trois-Pistoles, 2003 ; Chroniques du pays malaisé 1970-1979, essais, Trois-Pistoles, 1996 ; Deux sollicitudes, entretiens avec Margaret Atwood, Trois-Pistoles, 1996 ; Écrits de jeunesse 1964-1969, essais, Trois-Pistoles, 1996 ; Un loup nommé Yves Thériault, essai, Trois-Pistoles, 1999 ; Les mots des autres, La passion d’éditer, VLB, 2001 ; Je m’ennuie de Michèle Viroly, roman, Trois-Pistoles, 2005 ; Correspondances, avec Jacques Ferron, Trois-Pistoles, 2005 ; Le bleu du ciel, avec André Morin, roman, Trois-Pistoles, 2005 ; James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, essai hilare, prix Spirale’Eva-Le-Grand, Trois-Pistoles, 2006 ; La grande tribu, roman, Trois-Pistoles, 2008 ; L’héritage, roman, Trois-Pistoles, 2009 ; BibiMémoires, Trois-Pistoles, 2009.

Pour une bibliographie plus complète, consultez :
http://www.litterature.org/recherche/ecrivains/beaulieu-victor-levy-58/date/#oeuvres

 

EXTRAITS

Ce qui m’a tout de suite ébloui chez Hugo, c’est cet éclatement de la parole, c’est ce jaillissement du mot, c’est cette œuvre colossale, ces milliers de phrases qui, une fois lues, m’incitèrent à écrire car, pour la première fois de ma vie, je me rendais compte qu’avec la laideur, la pauvreté, le blasphème et l’ignorance, il était possible de faire de la beauté. […] Voilà donc le mythe de moi-même que j’ai toujours poursuivi en Hugo : il fallait être démesuré […].
Pour saluer Victor Hugo, Trois-Pistoles, p. 16.

Pour Melville, l’écriture ne peut être qu’une entreprise totalisante et dans laquelle tout ce que l’on est doit se consumer, sans faux partage entre le réel et l’imaginaire. D’où l’espèce de fureur dans laquelle il écrit jusqu’à Moby Dick : ce n’est pas le personnage qu’il cherche mais lui-même.
Monsieur Melville, Trois-Pistoles, p. 40.

[…] question d’occuper les temps morts où, parfois, m’a laissé la réécriture de La grande tribu. Je travaille à ce roman depuis cinq ans déjà – un bon millier de pages dont je ne suis jamais satisfait, que je remets sans cesse sur le métier, et pourquoi donc ? Après tout, La grande tribu n’a vraiment rien de compliqué ; il s’agit là-dedans de raconter les fondements hystériques du Québec […].
Les carnets de l’écrivain Faust, Stanké, p. 11.

Je suis vivant et j’ai hâte. Mais vivant comment et hâte pourquoi, je ne sais pas bien, ni pour le fond ni pour la forme. Le docteur Avincenne dit que c’est la faute à Papineau, que mon passé est plein de cette faute-là, que c’est pareil pour mon présent et que ça sera pas mieux dans mon avenir. Il dit aussi que ce serait pour moi et pour le Kebec que je m’y fasse –  ou m’y défasse […].
La grande tribu, C’est la faute à Papineau, Trois-Pistoles, p. 63.

Kebec, ça veut dire rétrécissement du col, la matrice déforme l’esprit, elle bouleverse l’ordre de la matière, la tasse toute du mauvais bord des choses, là où l’espoir n’est toujours que désillusion, là où le rêve ne vient au monde que mort-né, là où, par manque de la pensée, on défait aujourd’hui ce qu’on a fait hier, et refait demain ce qu’on a fait et défait, mais dans la même anarchie paralysante, de sorte que rien ne commence vraiment pour de vrai, on est toujours dans l’en-deçà de quelque chose, jamais dans son au-delà, là où la rébellion fait du patriote un valeureux guerrier […].
La grande tribu, C’est la faute à Papineau, Trois-Pistoles, p. 782.

Nous écrivions tous dans l’en-deçà de nous-mêmes et rien de ce que nous disions qui n’était déjà relaté dans les journaux –  (Asphyxie de l’imaginaire –  Écrire des lignes de culture au lieu de romans québécois –  Ne rien savoir de la profondeur collective et en rester toujours au thème ânonné de l’impuissance – Il fallait que je me change dans ma vie, que je me tourne de bord avant qu’il ne soit trop tard) –  Et je haïssais Jack dans l’avion d’Eastern Air Lines car il était pour moi le romancier québécois dans toutes ses misères, un demeuré, un grand tata de l’écriture, et si semblable à nous tous qui ne pouvions être plus que les projections de nous-mêmes –  Même la crise d’octobre n’avait pas déchiré le voile du Temple québécois.
Jack Kérouac, Typo, p. 188.

 

 

 

 

 

Publié le 26 mars 2010 à 9 h 34 | Mis à jour le 17 juin 2015 à 15 h 36