Accueil > Articles > La confidence inachevée : Les quinze ans de Nuit blanche

La confidence inachevée : Les quinze ans de Nuit blanche

Nuit blanche publie aujourd’hui un dossier d’entrevues. À relire d’anciens numéros, nous avons constaté l’intérêt qu’il y a, par exemple, à revenir, pour comprendre l’œuvre, sur les propos d’un écrivain que nous avons appris à bien connaître depuis, ou encore tout le plaisir qu’on peut prendre à découvrir une œuvre, qu’elle soit d’hier ou jeune encore. Ainsi, avons-nous fait une sélection d’entrevues depuis les premiers numéros du magazine, alors qu’il s’appelait encore Le bulletin Pantoute (du printemps 1980 au printemps 1982), jusqu’à récemment. C’est donc une quinzaine d’années qui sont couvertes. L’ensemble représente assez bien la courbe du magazine, qui s’est intéressé avant tout, pour des raisons pratiques, aux littératures de langue française. Quelquefois, des collaborateurs ont réalisé, dans une langue étrangère, des entrevues qu’ils traduisaient ensuite.

L’intérêt de l’entrevue littéraire n’est plus à prouver. Quand l’entrevue est bien menée, elle a ‘sa place à côté de la critique1’, comme l’écrit Jean Royer, qui a publié entre 1976 et 1989 cinq volumes d’entretiens avec des écrivains québécois et étrangers. Il n’en fut pourtant pas toujours ainsi, l’entrevue eut à faire son chemin. Jules Huret, journaliste à L’écho de Paris et au Figaro, a été le premier en France à publier des entrevues littéraires (entre 1890 et 1905), mais le genre semble avoir conquis sa place au soleil dans les années 20, alors que se sont multipliées les entrevues d’écrivains dont on voulait recueillir les propos sur la littérature et particulièrement sur l’état du roman, genre qui avait traversé une crise importante au tournant du siècle. La plus célèbre série d’entrevues a été réalisée par Frédéric Lefèvre, qui les a publiées en six volumes entre 1924 et 1933. Au Québec, le premier volume d’entretiens littéraires est Confidences d’écrivains canadiens-français (1939) d’Adrienne Choquette.

Nuit blanche a retenu dans ce projet de réédition près d’une quarantaine d’entrevues réalisées par une vingtaine de collaborateurs. Si, comme le suggère Philippe Lejeune, ‘les interviews d’un journaliste se ressemblent entre elles2’, l’on se doute que tel ne sera pas le cas ici et que les angles d’approche, à cet égard, sont multiples, et non seulement selon les intérêts des intervieweurs, mais aussi dans les propos recueillis. De la même façon que l’écriture est différente selon que l’écrivain est romancier, poète ou essayiste, ce que souligne d’ailleurs Fernand Ouellette en entrevue, que le roman et la nouvelle commandent aussi des attitudes d’écriture foncièrement opposées (Julio Cortázar), l’élaboration et la rédaction d’une entrevue varient d’un intervieweur à l’autre. S’opposent par exemple l’extrême effacement de Marty Laforest dans son entrevue avec René Belletto et la présence passionnée d’Hamidou Dia qui interviewe Patrick Chamoiseau. Rien à voir non plus entre l’entrevue-synthèse d’Hélène Gaudreau avec Anne-Marie Garat, centrée sur l’écriture, et l’entrevue frétillante, voire frivole, de Francine Bordeleau avec Philippe Sollers, axée sur le portrait de l’écrivain.

Selon leur présentation, les entrevues sont narrativisées ou transcrites sous forme de questions et réponses, sans pour autant être rapportées telles quelles, par un souci d’unité. Dans ses livres, Jean Royer privilégie l’entretien narrativisé parce qu’il lui semble avoir une valeur littéraire plus grande; ce qui est le point de vue de l’intervieweur, encore que la narration ne soit pas forcément un gage de réussite, loin de là ; d’un autre côté, l’entrevue questions et réponses peut être excellente, pour peu que l’intervieweur ait une connaissance suffisante de l’œuvre qui lui permette à la fois d’orienter les propos de l’écrivain et de s’adapter à ceux-ci. Dans tous les cas, l’entrevue ne va jamais de soi, cela va sans dire, et sa réussite tient en bonne partie de la complicité qui s’établit entre les interlocuteurs.

Nuit blanche a interviewé des essayistes aussi bien que des romanciers et des poètes, touchant autant la philosophie, les sciences humaines que la littérature. Du reste, les frontières entre les genres ne sont pas étanches. Michel Serres rappelle que plusieurs grandes œuvres françaises sont ‘à la fois des monuments de philosophie et de littérature’, et lui-même pratique une écriture dite littéraire, comme Pierre Vadeboncœur qui, dans ses derniers essais, avoue s’être engagé ‘fréquemment dans une sorte d’écriture proprement romanesque’ ; à l’inverse, Renaud Longchamps, par exemple, a tenté (et tente encore), dans ses recueils de poésie, de concilier le langage poétique et le discours scientifique.

Ce n’est pas le moindre intérêt de ce dossier que de permettre de lire les entrevues entre elles, d’établir des recoupements et des différences, par quoi se dégagent des sensibilités multiples. Certains thèmes sont privilégiés, peut-être; celui de l’identité, parmi d’autres, encore que l’identité peut prendre diverses formes: elle est foncièrement culturelle chez Andrée Chedid, qui écrit sur l’Égypte (‘le paysage de l’enfance’), ou chez Amin Maalouf et Patrick Chamoiseau, qui mettent tous deux l’accent sur le dialogue des cultures; elle est plus personnelle chez Daniel Poliquin (la relation au père), René Belletto (la relation à la mère), Annie Saumont, qui parle de la difficulté d’être, Nicole Houde ou Anne-Marie Garat. Anne-Marie Garat s’inspire de la photographie dans son travail d’écriture. Il en va de même chez Nicole Brossard, Andrée A. Michaud, Geneviève Amyot, Denis Belloc, qui intègrent largement à leur démarche les arts visuels, introduisant d’autres rapports à la réalité. En revanche, Monique LaRue rappelle l’aliénation de l’image, du factice de notre siècle. L’image peut être aussi celle de soi. Le thème du miroir appelle chez Hélène Rioux, dont l’entreprise est en bonne partie autobiographique, une multiplication des points de vue qui ne se satisfait pas d’une seule image de soi ; elle rejoint Madeleine Gagnon, qu’intéresse un Narcisse qui n’est pas prisonnier de son reflet, qui ‘construit quelque chose à partir de son image’.

Plusieurs écrivains s’interrogent sur leurs rapports à l’écriture : une variété d’attitudes est possible entre celle de l’ascète valérien qu’est Richard Jorif, pour qui publier ses manuscrits reste une chose tout à fait secondaire, et celle de René Belletto, qui ‘crèverai[t] de malheur’ s’il ne trouvait pas un éditeur preneur. Car le lecteur, pour René Belletto, lui permet de mieux s’inscrire dans la réalité, ‘d’exister davantage’. Denis Belloc voit les choses autrement : il veut imposer ‘[s]a réalité’ au lecteur. Mais ce lecteur, pour la plupart – c’est devenu un lieu commun depuis les nouveaux romanciers –, doit poursuivre l’œuvre dans son imagination, collaborer à l’histoire. Yolande Villemaire affirme même que la publication de l’un de ses livres la met ‘dans un état extrême de réceptivité’, ‘comme si elle percevait la rétroaction de son geste créatif’. Pour Antonis Samarakis, la communication entre l’écrivain et le lecteur est de l’ordre de l’érotisme: ‘la lecture est un peu comme l’amour, on aime ou on n’aime pas’.

Cette passion, elle est aussi politique pour le romancier et nouvelliste grec. L’engagement politique est également au cœur de la démarche poétique d’Yves Préfontaine, ce qui n’exclut pas pour autant, au contraire peut-être, un cheminement mystique très fort. C’est dans cette veine d’une relation au sacré que se situe la démarche de Fernand Ouellette qui comme engagement fait le pari de l’œuvre d’art. La dimension cosmique intéresse Renaud Longchamps qui postule l’existence d’une force extraterrestre et Yolande Villemaire accorde une place prépondérante, dans son parcours d’écrivaine, à la réincarnation, ‘sous-thème d’une recherche plus vaste sur la dimension cosmique de l’humain’, précise-t-elle. Ce rapport au sacré participe de l’expérience poétique chez Rina Lasnier, pour qui ‘la poésie est toujours un langage qui ne se contente pas de nommer les choses, mais les réincarne ou les incarne’. Le poète circule ‘entre l’inintelligibilité et le mystère éclairant’.

Rares sont les entrevues de romanciers ou de poètes sur un seul livre; en revanche, le cas est courant pour les essayistes. Marthe Robert parle de son essai sur Kafka, alors que les entrevues avec Julia Kristeva et avec Alain Finkielkraut sont toutes deux centrées sur un seul ouvrage des essayistes. Ici, on lira en parallèle les propos de Julia Kristeva, qui parle de l’expérience amoureuse, et ceux d’Alain Finkielkraut, qui porte ‘un regard phénoménologique […] sur la réalité amoureuse’. On poursuivra la comparaison dans le roman: alors que Monique LaRue veut définir l’amour hors des stéréotypes, dégager ‘la vraie sensibilité féminine’, Hélène Rioux montre ‘l’imaginaire romanesque féminin’ des téléromans

Cette présentation ne saurait évidemment être exhaustive. Sur l’axe des différences et des rapprochements, les entrées sont innombrables. Au lecteur maintenant d’y trouver son compte.

 


1. « De l’entretien comme genre littéraire », préface de Jean Royer à Écrivains contemporains, t. 4, l’Hexagone, 1987 p. 10.
2. Cité par Jean Royer, p. 16.

 

Publié le 17 novembre 2003 à 10 h 54 | Mis à jour le 13 avril 2015 à 14 h 06