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Paroles vivantes 1 – Nommer les pratiques

« Le livre n’est pas la seule destinée de la littérature,
tout juste un objet transitoire, une possibilité, voire une hypothèse. »
Olivia Rosenthal et Lionel Ruffel, « Introduction »,
Littérature, no 160 (décembre 2010)

Voir aussi :
Paroles vivantes 2 – La pluralité des publics
Paroles vivantes 3 – Penser la suite


Au carrefour de la littérature, des arts de la scène et parfois des arts actuels, la littérature « hors le livre » se décline en une multitude de formes, de styles et de philosophies. Quelles sont les pratiques actuelles en arts littéraires de la scène ? Comment peut-on les nommer ? Alors que la littérature incarnée dans l’objet-livre paraît bien balisée, ses différentes formes scéniques, inscrites dans l’espace public, sont connues sous plusieurs vocables. Littérature orale, arts de la parole, spectacles littéraires, poésie performée, lectures théâtralisées… Quelle terminologie rend le mieux compte de ces pratiques ?
Quel vocabulaire s’adapte le mieux au langage des artistes, des diffuseurs, des publics, etc. ? Le premier atelier des rencontres Paroles vivantes, Transversalité et nomenclature des arts littéraires actuels, avait pour but de poser les bases d’une taxinomie commune susceptible de rendre compte de la richesse des pratiques littéraires.

Le défi, vertigineux, s’est imposé rapidement et de belle façon. Tout d’abord, devant la grande diversité des participants à cet atelier. Rarement aura-t-on vu autant de pratiques et d’intérêts différents autour d’une cause commune : celle des mots, de la parole, dans la grande famille des lettres, oui, mais hors du livre. L’atelier rassemblait une quarantaine d’écrivains, d’artistes, de médiateurs et de conteurs bien entendu, mais aussi des producteurs, des idéateurs et des diffuseurs tous azimuts, du petit diffuseur spécialisé au pluridisciplinaire en passant par les festivals littéraires et les salons du livre. De plus, cette représentativité des nombreuses et différentes pratiques s’est doublée d’un constat réjouissant et rare : des intervenants de presque toutes les régions du Québec, et aussi du Nouveau-Brunswick, étaient présents. Émanait des discussions un grand bonheur de se rencontrer, parce que tous ne se connaissaient pas. Une grande victoire déjà, que ces échanges dans le désir de mettre son expérience et son savoir-faire au service des mots écrits, partagés, lus, récités ou contés.

Lors de cet atelier, on a beaucoup parlé de littérature hors le livre. Hors le livre comme on dit hors-la-loi, parce que ça déborde du cadre, ça n’entre pas dans une seule case. Surtout pas dans celles définies par les demandes de subvention ou les catégories des diffuseurs pluridisciplinaires, comme l’ont relevé plusieurs des participants. Premier constat : le langage des praticiens et des créateurs est vaste et il témoigne d’une multitude de pratiques qui les définissent et s’adressent à différents publics. Comme le soulignait le poète Jonathan Lamy, « la pratique crée sa propre nomenclature » : slam, randonnée contée, littérature hypermédiatique, performance, micro ouvert, création parlée ou vidéo-poème ; la question « Comment nommer ces pratiques ? » a généré pas moins de 160 réponses de la part des participants. On peut répartir ces réponses en deux grandes catégories, soit la langue de la création, celle qu’utilisent les créateurs pour définir leur pratique, et celle de l’administration, soit en production, en demandes de subvention et en diffusion.

Nicole Brossard, à gauche, et Simon Dumas, à droite, regardent (et commentent) Le désert mauve se faire cinéma dans le spectacle éponyme. ©Rhizome

Du côté de la création, il y a une grande variété de mots et d’expressions qui témoignent des pratiques multiples et d’une immense liberté. Pour Jonathan Lamy, il ne faudrait « pas avoir peur d’inventer des mots et expressions qui définissent nos pratiques » et cela vaut autant pour les artistes que pour bien cibler le public auquel on s’adresse, puisque pour Marie-Paule Grimaldi, autrice qui travaille beaucoup en médiation, il est essentiel de « trouver des mots pour les non-initiés, parce que le public ne suit pas toujours ».

Comme plusieurs l’ont souligné, le vocabulaire utilisé pour parler des différentes pratiques est souvent réducteur : on parle d’un « vocabulaire de demandes de subvention » ; on associe le slam à un genre littéraire, alors que c’est une forme de diffusion. Il est parfois difficile pour un artiste dont les pratiques sont novatrices, pluridisciplinaires ou de l’ordre de la médiation d’entrer dans des catégories qui semblent limiter les possibilités. En dépit de ce constat, il est quand même important, comme le soulignait la conteuse Céline Jantet, que « les diffuseurs essaient de trouver une catégorie pour mettre les littéraires. Pour le public, ce serait bien que ce soit reconnaissable ». D’autant que « plus on définit le champ d’expertise, plus la rémunération sera juste. Un acte professionnel posé selon la façon de le nommer va être payé de manière différente », d’ajouter Émilie Turmel, poète et directrice du Festival Frye.

Le monde de la diffusion de la littérature a beaucoup évolué en quelques années : les bibliothèques et librairies proposent de plus en plus d’animations et d’activités de médiation. Elles sont devenues des lieux de rencontres et de paroles, des lieux vivants. Les festivals littéraires se sont multipliés avec différentes approches. Entre la petite salle de 50 places du Carrefour de la littérature, des arts et de la culture de Mont-Joli et le Festival international de la littérature de Montréal (FIL), qui présente des événements en librairie et dans de grandes salles de diffusion de Montréal, il y a une multitude de rencontres autour des mots qui font écho à des réalités et à des ressources régionales fort différentes. Les Correspondances d’Eastman, les thés littéraires aux Jardins de Métis, l’Off-Festival de poésie de Trois-Rivières, Québec en toutes lettres ou Métropolis Bleu ont des mandats bien différents, une identité forte et un lien unique avec les territoires sur lesquels ils ont grandi. Avec les autres événements semblables au Québec, et ailleurs dans la francophonie canadienne, ils tissent des circuits à l’intérieur desquels il est pourtant difficile de faire circuler des productions.

Peut-on regrouper ces pratiques sous un seul terme générique ? « Non », répond sans hésiter et en conclusion Dominique Lemieux, directeur de la Maison de la littérature : « avoir un vocabulaire très précis n’est pas prioritaire ». Surtout que les artistes et les diffuseurs ne parlent pas le même langage et n’ont pas les mêmes besoins. « Nous n’avons pas besoin de taxinomie commune sauf pour les institutions », d’ajouter l’autrice et chargée de projet Christiane Vadnais. Michelle Corbeil, directrice du FIL, a clos les discussions avec un souhait, affirmant qu’« il est essentiel de mettre ça sous le chapeau de littérature. Je rêve du jour où il y aura une catégorie littérature à RIDEAU, parce que la littérature fait partie des arts ».

À la fin de l’atelier, les participants ont été invités à déposer, en les regroupant, les quelque 160 termes, expressions et mots utilisés pour faire référence aux pratiques. Sur une immense feuille de papier kraft, on a tenté d’en constituer l’arbre généalogique. C’est organique, dense, indiscipliné et formidablement vivant.

Sommes-nous mieux équipés pour parler de ce que l’on fait et pour « vendre » notre pratique ? Nous savons maintenant de quoi on parle. Nous savons que les pratiques de la littérature hors le livre, de nos paroles vivantes, sont riches et diversifiées. Nous avons créé des liens. À défaut d’avoir pu trouver un seul terme rassembleur, la grande satisfaction de tous a été le réseautage que permettait cette première rencontre. Parce que oui, il y en aura d’autres. Nous avons encore beaucoup à nous dire !

Voir aussi :
Paroles vivantes 2 – La pluralité des publics par Michelle Corbeil
Paroles vivantes 3 – Penser la suite par Catherine Voyer-Léger


* Photo de groupe Paroles vivantes :
1. Marie-Andrée Lamontagne
2. Robin Doucet
3. Marie-Christine Trahan
4. Jonathan Lamy
5. Annie Landreville
6. Fauve Jutras
7. Jérémie Aubry
8. Catherine Voyer-Léger
9. Raphaël Bédard
10. Michelle Corbeil
11. Nicolas Rochette
12. Yves Doyon
13. Jonathan Roy
14. Catherine Ego
15. Philippe Garon
16. Émilie Turmel
17. Stéphanie Pelletier
18. Françoise Crête
19. Céline Dion
20. Jérémie Niel
21. Jean-Pierre Vidal
22. Dominique Lemieux
23. Simon Dumas
24. Maurice Vaney
25. Alain Lessard
26. Elizabeth Perreault
27. Roxane Azarria
28. Juliette Bernatchez
29. Sonia Cotten
30. Geneviève Falaise
31. Julie Boivin
32. Erika Soucy
33. Roxanne Charlebois
34. Christiane Vadnais
35. Isabelle Forest
36. Ariane Lehoux.

 

Publié le 16 octobre 2019 à 20 h 20 | Mis à jour le 6 décembre 2019 à 12 h 33