« Pendant un siècle, par un miracle d’entêtement, notre littérature réussit ce singulier exploit de se répéter inlassablement sans en mourir d’ennui. »
Albert Le Grand, « Lettres québécoises : une parole enfin libérée », Maintenant, 1967
Longue introduction en forme de mise au poing
Je suis un observateur. Je regarde le monde brûler. En moi. Avant tout courtier en valeurs éternelles, je vends parfois des immeubles en flammes. Enfin, je me vois sans foi ni emploi depuis plus de vingt-cinq ans. Pourquoi ? Parce que personne ne veut de moi, je veux dire par là de mon ego jamais à zéro. Notez que cela fait mon affaire car je n’en ai rien à cirer des grabataires intellectuels et des deux de pique idéologiques qui animent de leur pesante médiocrité la doxa du moment. Pourquoi, encore ? Parce que, pendant plus de cinquante ans, j’ai trop vu de ces perroquets rotant le rôti faisandé et entendu de ces perruches en grande conversation avec leur sexe.
Je suis un réaliste, pas un pessimiste, encore moins un nihiliste. Je rêve. Oui, je rêve toujours au-delà de l’observation froide des êtres et des choses. Avec le rêve, je ne me trouve jamais seul. Il vient me consoler de cette pesante réalité qui emmerde l’humanité depuis l’invention de la conscience. Quant à la vie, d’avoir à la quitter m’écœure éperdument, avec ou sans fatalité, ou bêtement, après l’épuisement de la fantastique énergie volée au monde quantique par quelque miracle biologique. Une fois conscient, on ne peut plus dormir. Seule la réalité du rêve nous sauve d’un univers programmé pour la dilatation et la dilapidation de toutes les formes d’énergie.
Toute ma vie, j’ai accumulé savoirs et connaissances, extrapolations et spéculations, hypothèses et théories, et surtout, surtout, déceptions. Entre autres celle de se savoir misérable dans cette nature défectueuse face au merveilleux apprentissage de la vie. Alors j’ai longtemps cherché une hypersensibilité avec qui fusionner pour l’éternité. Puis j’en ai trouvé une… dans un temps fort bref. Pour ensuite déposer des fleurs folles sur sa tombe un jour froid et gris de grandes pluies, pas loin de la rivière Chaudière aux grandes eaux noires.
J’ai longtemps rêvé au livre du Grand Tout après mon grand tour des savoirs et des sensibilités. Mais ce livre, il m’échappe encore, il m’échappera toujours parce que je ne sais pas décrire la vraie vie au-delà de celle, rimbaldienne, qui devrait être rêvée dans une autre réalité à notre juste démesure, en un lieu surréel où nous n’aurons plus de comptes à rendre à la mort. Ce livre aux pages vierges mais brûlantes, je le tiens encore contre mon cœur. Son feu vital me rend furieux car je veux qu’il embrase mes délires rationnels et scarifie mes lamentables amours. Enfin, ce livre, je l’entrevois dans mes rêves sans jamais pouvoir le donner un jour à mes enfants, une fois dépassée l’obligation d’être avant de disparaître. Et dans ce livre, j’ai voulu verser la poésie de Miguasha. En vain ? Dans Miguasha, tout s’oppose : le lyrisme et le formalisme, l’action et l’inertie, la vie et la nature, la sexualité et la mort. À Miguasha, un puissant mouvement souverain arracha le corps à l’eau, mère possessive de la vie. Pour fouler un nouvel espace de liberté. Pour une autre danse du vivant… avant l’éternelle prédation.
Genèse du rêve
C’est comme ça avec le hasard. On tombe sur une brochure apportée de Gaspésie par l’ami Jacques Poulin qui présente le site paléontologique de Miguasha, situé dans la baie des Chaleurs. En ce lieu, on trouve les fossiles d’une faune lacustre du Dévonien âgée de 370 millions d’années. Depuis près de deux siècles, des chercheurs du monde entier y ont dégagé les restes fossilisés de poissons étranges en pleine évolution vers la conquête de la terre ferme, entre autres le fameux Eusthenopteron foordi, dont les nageoires furent les précurseurs de nos membres. Imaginez un instant la vie cherchant à quitter l’eau pour l’air et la terre ! Quel prodige ! Et c’est en faisant fonctionner une machine à coudre industrielle que mon rouage onirique s’emballa sans jamais pouvoir s’arrêter avant l’exploration de toutes les ramifications sémantiques et métaphoriques.
Il faut préciser ici que, au début des années 1980, je travaillais dans une « entropie » familiale, un atelier de confection de vêtements entouré d’hommes et de femmes aux préoccupations quotidiennes. Les gestes répétitifs ne m’ennuyaient pas car ils me permettaient de m’évader dans le rêve sans avoir de conte à rendre. Et mes rêves, l’Autre ne les voyait jamais car mon narcissisme planait au-dessus des visions communes.
Autour de moi, je voyais flotter une flopée de rêves éphémères à oublier avant le sommeil. Mais en ce lieu, j’étais heureux, je voyais une certaine sérénité entre les désirs ordinaires et les plaisirs tranquilles, tandis que dans les universités se pâmaient les intellos à l’idéologie à la mode et bien dégagée sur les oreilles parlant au nom du prolétariat. Au moins, à l’époque, les intellos se préoccupaient du peuple, du vrai peuple, car ils étaient pour la plupart issus de la classe populaire ou de la petite bourgeoisie besogneuse. Au début des années 1980, il existait un esprit et une sensibilité de corps comme de cœur. Les intellos avaient encore la fibre communautaire et solidaire, tandis qu’aujourd’hui…
En route en rêve

C’est ainsi que, dans la moiteur et le bruit de la machinerie, j’ai pris la route de Miguasha aux fabuleuses falaises rouges, quittant ce village natal qui n’avait pas encore perdu sa verve et sa sève. Je me suis envolé dans l’espace et le temps, pour les centaines de millions d’années ponctuées de gènes ancestraux, sillonnant au hasard les routes et les rangs désertés de leurs enfants, dans les pays québécois déjà dévastés par l’absence et le silence. L’instinct paysan m’emmena au-dessus des Trois-Pistoles, où je comptais m’arrêter chez l’ami Victor-Lévy Beaulieu, sauf qu’il n’était pas encore revenu au pays. L’ami Victor-Lévy m’attendra plus tard, comme il m’attend toujours depuis près de cinquante ans, alors qu’il venait, seul, dans les années 1970, dormir dans le logement que je partageais avec Charlotte, rue de Rougemont, avant d’aller se coltiner avec des distributeurs hirsutes et des journalistes barbifiants. Il avait le feu sacré des mots, l’ami Victor-Lévy, et il l’a toujours tandis que je survole sa future demeure solidement ancrée à une terre qui a été pour lui une « rude réalité à étreindre » (Rimbaud). Tout comme moi, il ne voulait pas que son pays se transformât en un vaste cimetière veillé par les chiens errants.
Enfin j’arrivai dans la baie d’Escuminac. De là-haut, je voyais Bothriolepis canadensis, Escuminaspis laticeps ou encore Plourdosteus canadensis parmi les centaines d’espèces peuplant la lagune. Puis je plongeai dans cette vie soumise à un environnement en état d’anoxie ; j’essayais par tous les moyens de gagner la terre ferme. J’avais faim, j’étouffais dans ce milieu qui ne pouvait plus subvenir à ma conservation comme à ma reproduction. Dans cette prison liquide, tôt ou tard j’étais condamné à disparaître. Devant l’impérieuse nécessité de la survie, mes branchies, peu à peu, se transformèrent et s’adaptèrent aux nouvelles nécessités pour finalement muter en esquisses de bras et de jambes sur lesquels je me hisserai plus tard sur la rive afin d’attraper, à l’air libre, les insectes volants qui, eux, avaient depuis longtemps quitté le sol qui les avait vus naître. Puis, au-delà de ma condition de prédateur, je me disais que, moi aussi, un jour, je volerais dans l’azur, avec ou sans la patience qui va avec. Ce rêve, je l’ai aussitôt inscrit dans mes gènes. Oui, dans mon rêve le plus fou je volerai, je volerai plus haut que les insectes idiots qui ne faisaient rien pour échapper à leur bête condition de proie en virevoltant en tous sens et sans autre projet que d’occuper l’air avant de crever. Maintenant je sais que, près de l’eau et plus tard loin de l’eau, j’apprivoiserai l’atmosphère et la gravité terrestres. Pendant tout ce temps volé à l’employeur, je vagabondais sur une terre ferme jusqu’alors peuplée d’espèces bizarres, sans aucune conscience de mon étrange destinée.
Oui, j’étais là au temps du Dévonien, libre comme l’air caressant la peau de la Terre. Là je fuirai pour voir, en me retournant, le même plat horizon lacustre. Quand la sélection surnaturelle aura fait son travail, j’apprendrai à vaincre la gravité ; je m’envolerai plus tard, beaucoup plus tard, au hasard des extinctions et des décimations, sans aucun regret pour le milieu aqueux dans lequel la vie végétait depuis plus de trois milliards d’années.
Oui, j’ai conquis la terre ferme pour ensuite entreprendre le long apprentissage du ciel. Mais dans ces deux nouveaux éléments, j’ai trouvé la place… pour me faire dévorer, encore et encore, par d’autres espèces plus féroces que moi. Maintenant je sais que la paix entre les espèces n’existe pas et n’existera jamais. Alors je me dis qu’il me reste à créer dans le temps immémorial imparti à l’évolution des espèces sur la vaste scène de la prédation.
En ce lieu malgré tout magique, j’ai compris que j’étais destiné à la solitude, loin des mâchoires aux dents acérées, loin des crimes commis en commun. Dans ce nouvel élément, j’ai constaté que je suis tout ce que je ne devrais pas être, car je ne pourrai jamais échanger des banalités génétiquement programmées au hasard des ictus et des dysfonctionnements cérébraux de l’Autre.
Voici que je vagabonde sur la vieille grève de Miguasha. Je vois l’univers dans l’éparpillement des galets, glanant çà et là la trace des désirs et des sourires, des regrets et des abandons. Puis je traîne les pieds sur la grève rouge, je traîne mes œuvres éphémères et mes errements avant de graver sur les strates quelques mots pour l’éternité, avant d’y buriner quelques poèmes alors que je vois déjà, effaré, le ressac de ma vie s’avancer sous la force souveraine de l’usure.
Je rêvais, certes, mais sans pouvoir « m’évader de l’espèce » (Michaux). Je rêvais partout, avant comme après l’amour, sans jamais m’assoupir dans quelque fantasme propre à mon hérédité platement programmée, sans vivre ailleurs que dans le temps nécessaire à la passion commune d’une espèce en train de se reproduire, comme tant d’autres, dans de merveilleuses nuits d’insomnie.
Retour à la « rude réalité à étreindre », encore une fois…
Dans les mois suivant la publication de Miguasha, le téléphone sonna dans ma chambre de bois. L’ami Jacques Collin connaissait René Bureau, conservateur du Musée de géologie de l’Université Laval et fondateur du parc fossilifère de Miguasha. L’ami Jacques lui avait parlé de mon livre ; et c’est ainsi que je reçus une lettre de ce chercheur passionné.
Je pris rendez-vous chez lui, à Québec, afin d’occuper quelques heures à planer au-dessus des temps antédiluviens, lui discourant sur les caractéristiques anatomiques de son Miguashaia bureaui, moi l’alimentant de métaphores autour du milieu lacustre dans lequel s’épivardait la faune du Dévonien. Pendant nos envolées, nous avions les yeux remplis de visions et d’extrapolations, transportés ailleurs hors de l’ornière contemporaine des plats horizons terrestres et du temps trop bien compté. Puis je le quittai sur une solide poignée de main, sans le revoir, sachant d’avance que jamais nos passionnantes spéculations ne se fossiliseront, car nous les avions déposées dans le réservoir quantique éternel et invisible, dans lequel nagent librement tant le savoir désintéressé que la souveraine poésie. De tels moments magiques, j’en ai connu plusieurs, le plus souvent en compagnie d’amis précambriens.
De retour à la maison, j’ai soufflé à l’oreille de Charlotte : « J’aime pour aller ailleurs que dans mon corps. Dans cet ailleurs, nous épuiserons l’énergie cosmique. À la fin, il ne restera plus que la seule chaleur de nos souffles amoureux. Oui, inventer un nouveau corps passionné, poussé par autre chose que la simple possession de l’Autre. Oui, aimer pour y laisser une trace invisible à la nature qui nous a vus naître fort clos et condamnés à vibrer avec les seuls mots autorisés par l’évolution défectueuse ».
Puis, ma passion s’épuisa, me laissant des rêves sur lesquels me reposer et des poèmes à composer.
Nous sommes des flandrins ballottés par le réel entre deux âges géologiques. Parfois nous fixons le temps dans des mots écrits sur un support périssable, parfois dans le métal ou la pierre, avant d’amender de nos pauvres éléments dissociés un sol parfaitement prêt à recevoir créations, passions et décombres dorénavant à l’ombre sous la terre éternelle.
Conclusion twistée
De nouveau je vole. Je plane. Pour une dernière fois. Je tombe dans le TGV Paris-Lyon en compagnie de l’ami Hugues Corriveau, à qui je décris mes rêves géologiques. Il m’écoute, tout recueilli, l’ami Hugues Corriveau, pendant que je regarde par la fenêtre défiler en un éclair les ouvrages d’art, comme autant de strates où se déposèrent pendant des milliards d’années les restes désormais muets des espèces et, surtout, de la conscience d’être anéanti un jour. « Oui, mon ami, 99 % des espèces se sont éteintes depuis l’apparition de la vie ». Après un long silence provocateur, je lui lance : « Qui éteindra la nôtre ? »
Image 1 – Couches de sédiments des falaises de Miguasha. Steeve Landry, Baie-des-Chaleurs, Gaspésie, GID, Québec, 2017, p. 70. Photo : Mathieu Dupuis