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François Hébert

La faute à Novarina (Discours aux animaux)

Je n’ai jamais su lire, c’est pourquoi j’ai beaucoup lu, pour apprendre à lire. Mais plus j’ai li, plus j’ai désappru. Plus j’ai écri, écœuri, aigri. Jusqu’à délire. La modération a-t-elle meilleur goût ? Snif, non. Plus je me suis relu, moins je me suis plu. La littérature est un tel gâchis.

Nous y sommes. Qui a jamais vu Dieu ? Quel rapport, me demanderez-vous. Z’abeilles, bourdons, maringouins, zzzzz. Vous qui me lisez, abandonnez tout espoir. Tout est noir, on est dans un Soulages. Fermez les yeux, vous verrez bien. On est dans l’encre d’une seiche si vous préférez. Dans tes rêves, me direz-vous. Mais qui êtes-vous donc et pour qui vous prenez-vous ? Ho, c’est moi qui mène la barque icitte. Ramez, ramez pas, on avance pareil, on coule, on s’évapore, c’est scientifique. Voilà pour l’entrée en matière. On dort. Réveille, man. J’ai commis un essai sur le poète Gaston Miron sans l’avoir lu, vraiment lu veux-je dire. Jamais pu. Je le feuilletais, fuyais aussi sec. Revenais à un mot, à une sonorité, à une aporie, à une porosité. Repartais, revenais, rêvassais. Louvoyais, voyez. L’essai s’en est fortement ressenti et l’éditeur l’a refusé, prévoyant le bide dans l’interface, les rides du lectorat multiface. Et après ? Rien. Parce qu’après, c’est comme avant. Je cite Miron citant la petite fille d’un ami à lui. Je n’ai jamais lu Rimbaud non plus. Tant de Jean l’ont lu pour moi, Jean Breton, Jean Larose, Jean Étiemble, Jean Marcotte, Jean Claudel, sont morts sur sa croix presque belge pour nous, éthiopienne à la fin, bof. Comprenez-moi : certes je l’ai lu, de mes yeux lu et pesé dans ma tête et bercé dans mon cœur, mais je ne l’ai jamais si bien lu qu’avec mes semelles et mes oreilles. Rimbaud est un autre, c’est Léo Ferré. Je l’ai lu comme un lièvre broutant de l’herbe, munch munch comme disent les Anglais, j’en ai laissé pour les autres. Ensuite ? J’ai été Hofmannsthal se prenant pour Lord Chandos. Ce dernier perdait le sens du langage, sa langue se défaisait dans sa bouche. Mais j’oublie comment ça se faisait que tout se défaisait dans son propos, et de ce pas je cours à ma bibliothèque vérifier, relire au hasard des lignes, car ou bien il disait vrai en disant qu’il ne disait rien, ou bien il disait faux mais disait bel et bien cela et ça sonnait juste. Je trouve sous un noyer un arrosoir à moitié plein qu’un jeune jardinier a oublié là, je tombe donc sur cette phrase-là, elle est de lui, je ne suis pas aussi fin observateur que lui pour imaginer un tel arrosoir, beau comme un tel arrosoir, et la phrase me plonge dans une mélancolie infinie. Infinie non, car nous sommes dans une phrase et en voici la fin. Vous êtes ici. Ceci est le livre que je n’ai jamais lu. Je continue, j’y arriverai, je m’active. Prendriez-vous un café ? On est dans l’interactif, activez-vous, intéressez-vous. S’il neige comme j’écris, la neige fond quand je me relis. C’est un parallélisme viable, il en est d’autres, mais il se fait tard en ces lignes. Allons à l’essentiel qui est une forêt de signes. Vous y êtes ? Vous entendez quoi, voyez, sentez quoi ? Vous voyez une vache blanche égarée, errant en forêt. Elle va et vient dans le bois sale, elle a perdu son veau. Vous meuglez en faussant, mais elle vous entend et tourne sa grosse tête vers vous. Vous ne pouvez rien pour elle, par contre elle aurait du bon lait gras pour vous. Les romans sont généralement pasteurisés, on devrait obliger les éditeurs à nous en avertir sur la couverture. Les bons poètes boivent au pis-aller. Trêve d’allégories ! Où sont les chanterelles ? Bip, bip, bip, un camion recule dans la rue, la forêt a disparu par désenchantement. Tous les jours noirs qui me tombent dessus comme une grêle de lettres de plomb et toutes les nuits blanches qui s’ouvrent à moi comme des pages, j’ouvre mon Novarina et j’essaie de le lire. Et vogue le Valère, c’est son petit nom, son petit lait. Il s’agit du Discours aux animaux. Le valeureux, il galère. Je m’y applique comme un écolier de quatre ou cinq ans, avec mon index sur chaque mot, lettre, tache. Je salive à l’idée de comprendre. Le bonhomme a autant de noms qu’il y a de poils sur le dos d’un ours. Il s’appelle Jean le Bref comme Pépin l’éponyme de naguère, Jean Rébu, Jean Quoi-quoi, J. Belote, F. Pessoa, mais il ne se répond pas, ou alors le son ne porte pas de lui à lui. Les moustiques s’entendent-ils zzzzzzzzz ou bien se croient-ils incurablement atteints d’acouphène ? Il a la syntaxe pas mal phoquée, furieusement curieuse. La concordance des temps est une danse de Saint-Guy, une contredanse de l’Académie, cadence décadente. J’aime. Je suis un animal, je l’entends m’écrire, Novarina, scratcher son disque, manger ses Frosted Flakes. Je fuis cet animal, l’homme. Je l’ai croisé une fois, il y avait de la broue dans sa moustache, au bar de la Rencontre des écrivains de Jean-Paul Guilon, ou Jean-Charles. Avez-vous lu Jean Narrache, Jean Barbe, Jean Bave, Jean Peupu ? Il blaguait au bar, mais je le confonds peut-être avec Jean Rochefort, Jean Richepin. J’ai toujours rêvé de mal écrire, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que mal écrire, c’est bien écrire, si vous me suivez, suiffez, sniffez. Scusez. Je n’ai encore jamais lu la phrase suiffante que je vais vous dire. Car je suis celui que l’on voit toujours essayer de maudire pour parler. Pour citer Novarina. Mais moi, les guillemets, je n’y crois pas, donc je n’en mets pas, c’étant des pincettes pour les pincés du droit d’auteur et de la citation à comparaître, des autographes et des autocollants. Je préfère les crabes, craque pour eux, crapahute, sur vélin crache mon venin. D’ac, doc, c’est des mots. Mmmmmm. Le 8 mars 1988, je ne sais pas où vous étiez, ni même si vous étiez, mais moi, ce jour-là, je, je, je. Courons retrouver mon agenda de l’époque. C’est foutu, je l’ai perdu. Quoi qu’il en soit, ce jour-là d’une année olympique comme une autre, Novarina rencontrait Marc Favreau et lui dédiait Le discours aux animaux. J’ai ça, ne me manque que, que que. La main. Lui faisit même un tidessin : on voit une scène, le rideau est ouvert et, sortant à demi des coulisses de chaque côté, deux têtes se regardent et lèvent la main comme pour ordonner ou commenter ou vilipender le spectacle, et au centre il y a trois espèces d’entités à oreilles pointues, renards peut-être, le museau est un X, on est chez le petit prince de saint X en quelque sorte, et Novarina de lui écrevisser sous le titre : pour Marc qui joue avec les mots. La pellicule de plastique de la pouverture a pelé, le papier a fauni comme les dents de qui c’est qu’aurait longtemps fumé des Matinée, l’adverbe longtemps pouvant se mesurer à l’aune du temps qui prend son temps ou d’un Proust se couchant de bonne heure ou de l’éternité qui s’éternise. Car moi, ultième-unième-ulième-éternuième porte-syllabe et bon dernier piéton du nom, c’est lui, ça, Novarina, piétillon, plaît-il, voui, qui parle dans ses propres maux de la page 189, j’allais partout, je poursuis ma non-lecture comme Jacques Brault s’adonnant à ses non-traductions, rêvant de fleurs loquaces et cocasses, nous allons partout en zigzaguant leur chanter ces erreurs. À qui ? Mais aux animaux, voyons. Jean suis. Mais que ferait-on d’un tracteur qui fusserait un non-tracteur ? Couac il en sourate, la caravane passe comme un chameau dans un sablier et le sable crisse. De Jean Languide, il écrit au chapitre VIII des tombes, à son ami Hébert, ligne 3, moi ou un autre, quoi c’est qu’il écrit, patientez, voici : j’ai tenté vainement chaque minute de me succéder. Ho ! S’agissont-ils de moi, j’estimons qu’non, pas plus que dans la chanson de Marie-Jo qui voulait faire danser son François. Pour généraliser et donner plus de portée à mes noires et à mes croches, coucouroucoucou, on n’entend pas ce qui est écrit mieux qu’on ne peut lire ce qui est entendu, à bon entendeur, mieux qu’on ne peut manger tout le salami en l’une seule de ses tranches de vie, aimer tout l’homme en l’une seule de ses tronches, respirer tout l’air de l’univers en l’une seule de ses trachées. Non monsieur. J’ai déjà entendu, oui madame, un porc-épic entonner le refrain de l’Hymne à la joie de Beethoven, je sais que vous me jugerez bon pour l’asile, mais je le jure sur ma tête, entonner, vous le connaissez, le petit air qui a l’air d’une gamme, qui a l’air de monter et de descendre comme des collines russes, et de préparer quelque apothéose ou éjaculation ou petit bonheur. J’étais juché dans un thuya, je chassais à l’arc, j’attendais le cerf, il y eut ce porc-épic qui passa en se dandinant dans les spirées sous le mirador, s’égosillant de façon saccadée, humble, faussant juste assez pour l’harmonie qui ne saurait être lisse comme le monde ne l’est pas, c’était l’automne, le feu d’artifice des verges d’or s’était éteindu, tu, dans un reste de chaleur l’odeur des pommes grisait les guêpes, l’une d’elles vint même, l’étourdie, faisant flèche de son petit thorax bombé et de toute sa taille de guêpe, jouer une note sur la corde de mon arc, pligne ça fit. Qu’ajouter, qu’retrancher, qu’retoucher, crapauds, soufis, je vous parle, Jean morts, la paloma triste et vous, la population besogneuse ? Ainsi, parole, jamais ne lus-je Novarina, religieusement muet comme une pierre tombale travaillée par le temps, penchée par le temps, ébréchée par le temps. Pharamineux enfariné, déluré. J’écrirai pour finir encore quelques lignes de lui, que je m’escrime à lire, m’ébaubissant, m’ébaudissant, me maudissant d’éblouissements, on se pince, m’excite. Ceci eut lieu le lendemain matin du surlendemain de la veille du jour où je fis Dieu avec mes yeux rien qu’en le voyant. Faut le faire, là c’est moi qui parle, troué comme le brave Sol, creusé, son habit faisant le moine. Ainsi parla-je dans mon verbiage, là c’est Novarina qui parle, animaux. Vous dites quoi, vous ?

 

Publié le 17 décembre 2008 à 19 h 33 | Mis à jour le 22 novembre 2015 à 16 h 18