Accueil > Rubriques > Le livre jamais lu > Paresse ? Négligence ? Manque de temps ? (La Bible)

Marguerite Andersen

Paresse ? Négligence ? Manque de temps ? (La Bible)

Il le savait, j’en suis sûre. Il devait bien se rendre compte que je n’en disais rien, que je ne savais que dire. Il signait un exemplaire pour moi, me le donnait, je le remerciais, puis plus rien. Terminé, l’échange, pour ce livre-là comme pour la plupart des autres.

J’ai lu trois ou quatre des quinze livres qu’il a publiés, pas plus. J’ai lu le recueil de nouvelles écrites sous le soleil italien et l’autre aussi, où il parle de son adolescence. Puis un de ses deux romans, dans lequel un homme analyse un mariage, décrit la naissance de sa fille et le suicide de sa femme qui, un hiver enneigé, marche vers la rive de l’Elbe, avance dans l’eau froide, se noie. Calmement, un peu comme Virginia Woolf.

Quand ma mémoire me fait défaut, quand je ne sais plus qui est la mère de Dionysos ou d’Héraclès, je me sers de sa collection de légendes de la mythologie classique, gros volume publié en 1937 par Ullstein, en caractères gothiques que je lis encore aujourd’hui facilement. Je suppose que c’est comme le tricot ou la natation. Une fois qu’on sait y faire, ça ne s’oublie plus.

Ce livre fait partie de ceux grâce auxquels il réussissait à nous faire vivre entre 1933 et 1945, lui, écrivain et fonctionnaire allemand hors fonction à partir de février 1933. Des livres gagne-pain qui prennent encore de la place dans ma bibliothèque : une biographie de la famille Woermann, dynastie de la marine marchande allemande, et d’artistes aussi. Schiller, Herder, et le peintre Runge.

Je suis parfois un peu fâchée de devoir me rendre compte, à mon tour, que mes enfants ne lisent pas vraiment ce que j’écris. Je n’ose pas leur en parler. Tout comme mon père qui savait que je ne le lisais pas, mais ne me posait pas de question, je ne veux pas leur demander à quelle page ils se sont arrêtés et pourquoi. Dans mon cas, dans le leur, s’agit-il d’indifférence ? N’est-ce pas plutôt de la pudeur qui nous dit que l’écriture, chose tellement intime, nous en révélerait trop sur la personne aimée ? Mais je me cherche des excuses. Et si je parle ici des livres de mon père, c’est bien pour éviter de mentionner des livres plus importants que les siens et que je n’ai pas lus non plus. Il y en a un surtout, d’après les statistiques le best-seller de tous les best-sellers, vous l’avez deviné, oui, je n’ai pas lu la Bible.

À l’âge de quatorze ans, j’allais une fois par semaine, le jeudi après-midi, à l’église luthérienne de notre quartier, suivre avec d’autres jeunes le cours d’usage qui prépare à la confirmation. Le pasteur nous expliquait certains passages du Nouveau Testament, nous demandait d’en lire d’autres. Je ne me rappelle plus si je l’ai fait. De toute façon il aurait fallu commettre je ne sais quel crime pour ne pas réussir à ce cours. Le Dimanche des Rameaux, jour de la confirmation, était sans obstacles : le « Notre père qui êtes  » et la profession de foi se récitaient en chœur, la confession des péchés se faisait en silence, selon le rituel luthérien. Aucun risque de se faire rejeter ou punir.

À condition d’être présent le jeudi, on avait le droit de s’inscrire à l’équipe de ceux qui, le dimanche, allaient sonner les cloches. Une aventure à mon goût. Monter dans la tour qui, le bâtiment datant des années vingt, était d’une architecture Bauhaus, plutôt ouverte. Il faisait frais, là-haut, et on voyait les alentours. Il fallait alors attraper une des grosses cordes et, le signal donné, s’envoler dans une sorte de danse avec elle. Quand on reprenait contact avec le sol, on se donnait un nouvel élan, d’un bon coup de pied, et déjà la danse repartait. Tout cela au son des cloches, quelle merveille ! J’ai beaucoup de bons souvenirs de mon adolescence, mais la danse des cloches dominicale me semble un des meilleurs, du moins maintenant que j’y réfléchis. Et on n’était même pas obligé d’assister au culte…

La Bible. Qui peut affirmer avoir lu la Bible ? Tous ces gens qui en ont fait un best-seller, l’ont-ils lue ? Les hôtels et motels nord-américains qui mettent un exemplaire du Nouveau Testament dans les tiroirs des tables de chevet, ont-ils parfois besoin de remplacer les volumes fatigués d’avoir été lus, feuilletés ou même volés ? J’en doute. Ceux que j’ai vus avaient toujours l’air tout neuf.

Lorsque j’ai posé la question « As-tu lu la Bible » à ma sœur, elle a hésité, puis a parlé d’extraits, de morceaux choisis Pourtant, on avait un grand-père missionnaire, un autre, théologien. Eux, oui, ils ont certainement lu et relu la Bible, l’un dans le presbytère des son église au Ghana, l’autre dans son bureau, à la Humboldt Universität de Berlin. La famille n’est donc pas entièrement impie.

Mes parents ? Je ne les ai jamais vus la Bible à la main. Ma mère gardait dans sa table de chevet un exemplaire que son père, le théologien, lui avait offert le jour de ses épousailles, le 1er septembre 1913. La couverture qui a dû être en cuir maroquin brun – il avait du goût, ce grand-père, il n’aurait pas choisi le rouge pour ce livre divin – semble avoir été arrachée, qui sait pourquoi. La vieille Bible de ma mère est pour ainsi dire nue. Et comme mes parents sont morts, je ne peux leur poser de question au sujet de cet acte de violence apparent.

La dédicace, tirée de la 14e épître aux Romains, de Paul, semble vouloir rassurer la jeune femme qu’était ma mère. Quoi qu’il arrive, quelles que soient les différences entre elle et son mari, elle sera toujours sous la protection de Dieu. L’a-t-elle été ? Deux guerres, un mariage troublé qui s’est terminé quand elle avait plus de soixante-cinq ans, une grave maladie paralysante Je ne sais pas.

Lors de la confirmation, le pasteur met, comme le veut la tradition, sur le certificat de chacun une citation. Sur le mien, j’ai trouvé une parole disant qu’à condition d’aimer Dieu, tout ce qui nous arrive, est pour notre bien. Je me rappelle ce verset, en allemand, bien sûr. Si j’avais encore le document, je donnerais la référence exacte, mais il est parti avec le reste de mes manuscrits et autres paperasses aux Archives nationales, à Ottawa, me rapportant un crédit d’impôt, du bien donc, comme le disait le verset.

Tout à coup, je suis prise de rage de ne pas savoir où dans la Bible le pasteur avait trouvé cette phrase. Pourquoi ai-je pour ainsi dire vendu un document qui devait m’accompagner jusqu’à la fin de ma vie ? Je prends la Bible de ma mère. L’édition date de 1908, les caractères sont, je dirais, hautement gothiques. Mais je le trouverai bien, ce verset. J’aime la recherche et le speed reading est un peu ma spécialité. L’Ancien Testament ? Non. Le Nouveau alors. Je commence. Trois cents pages à lire. Cet après-midi ? Oui. Nuit blanche attend mon texte.

Je lis. Assise à mon bureau d’abord, bureau surchargé de papiers éparpillés autour de l’écran de mon ordinateur. Un verre de jus à moitié vide, des pots remplis de crayons non aiguisés, de stylos sans encre, la vieille paire de ciseaux de mon père, un gros Petit Robertplusieurs exemplaires de Virages, la revue de la nouvelle en Ontario français.Pas de place pour le livre saint. Je le tiens donc entre les mains. Il leur pèse : les poignets commencent à me faire mal, surtout le gauche, sur lequel reposent et l’Ancien Testament et les premières 175 pages du Nouveau. J’abandonne cette position, m’assois près de la grande fenêtre du salon dans le fauteuil vieux rose, meuble ergonomique de design italien, acheté pour sa couleur, oui, mais surtout pour ses accoudoirs qui permettent de tenir un livre sans que les bras se fatiguent.

Il est deux heures, vers quatre heures CJBC Radio-Canada m’appellera pour notre rendez-vous du jeudi, jour où l’on me permet de commenter l’actualité. Aujourd’hui je parlerai de ce pauvre M. Grewal, parlementaire conservateur maladroit et peut-être malhonnête, de la décision de la Cour suprême concernant notre système de santé – le système à deux vitesses marche assez bien en Allemagne et en France aussi – puis, pour faire un peu dans le frivole, de la mode féminine de nos jours : estomacs, ventres, hanches et derrières plus ou moins nus ou bien couverts de fringues ressemblant à des sous-vêtements sans élégance

Je serre les dents, deux heures, ça devrait suffire, je lis Évangiles, aperçois un tas de versets que je connais encore par cœur – l’enseignement pastoral n’a donc pas été peine perdue ! Quatre versions d’une même histoire Je suis tentée de penser aux Exercices de style de Raymond Queneau, mais, passons, voici déjà les Épîtres. 3 h 15, vais-je pouvoir parcourir tout cela, je me le demande, j’accélère, certaines des phrases sont imprimées en gras, cela facilite la chose mais augmente le risque d’avoir à recommencer faute de ne pas avoir vu le verset que je cherche.

Mais soudain, eurêka ! voici, en gras bien noir, le cadeau du pasteur berlinois : Wir wissen aber, dass denen die Gott lieben, alle Dinge zum Besten dienen. 8e épître aux Romains de Paul. Le message correspond à celui que mon grand-père donnait à sa fille. C’est une phrase que, sans aimer Dieu, je me suis souvent répétée quand les choses allaient mal dans ma vie, histoire de me remonter un peu le moral.

Bon. À partir d’aujourd’hui, je peux affirmer avoir lu une partie de la Bible. La question que je me pose maintenant est de savoir si je vais lire l’Ancien Testament aussi. Il faut dire que je n’aime pas faire les choses à moitié. Je vais donc placer le livre maternel sur le rebord de la fenêtre près du fauteuil rose.

Le rendez-vous est pris, le livre m’attendra, j’en suis sûre. Après tout, cette édition de la Bible a quatre-vingt-dix-sept ans, je terminerai sa lecture avant qu’elle n’en ait cent. Et quand ce sera fait, je lirai peut-être un des livres de mon père. Je lui dois bien cela.

 


 

Publié le 1 octobre 2006 à 14 h 29 | Mis à jour le 8 juin 2015 à 21 h 08