Andrée Christensen

Toujours poète, inévitablement poète

Andrée Christensen : sensible, très sensible, dans tous les sens possibles du mot. Timide, surtout lorsqu’on lui demande de se mettre en valeur – mais tellement généreuse lorsqu’elle reconnaît l’authenticité de ceux et celles qui veulent mieux la connaître, tant par rapport à son art qu’à sa vision du monde. Tendre et passionnée. Tumultueuse quand il le faut, s’adressant au plus intime de notre for intérieur quand la parole, toujours si poétique, l’exige. Emportée, cette parole, chantante, coulant doucement mais avec une grande force dans ce qu’elle transporte, dans l’accumulation constante des images qui nous atteignent, nous transpercent même.

Tout ce qu’elle écrit porte le sceau de la force poétique qui l’habite et la propulse inexorablement vers de nouveaux textes qui veulent se faire vie, de nouvelles textures où elle intègre, tisserande des mots, des images hautes en couleur, riches de ce miel des mots, comme elle l’annonce dans son dernier livre encore inédit, qui pourra nous nourrir, nous unir, nous transporter vers des dimensions souvent magiques et nous ancrer en même temps dans la solidité qui émane de ces écrits. Ce qui en ressort, c’est une harmonie toute particulière, faite de contrastes et d’intensités qui se combinent pour produire un vrai plaisir de lecture qui, presque paradoxalement, se fait tout en douceur. Car derrière les mots qui s’enchaînent sans heurts, quelle que soit leur charge émotive ou spirituelle, la voix narrative nous propulse gentiment toujours plus loin, pour découvrir les surprises devenant souvent des délices raffinés. Poète dans tout ce qu’elle écrit, n’abandonnant pas la poésie maintenant qu’elle se consacre de plus en plus à la prose, Andrée Christensen est une conteuse née qui adore rassembler ce qui paraît épars et qui fait venir ses personnages des contrées les plus éloignées de la planète, pour les faire vivre ensemble dans les espaces où les humains côtoient respectueusement la flore, la faune, les rochers et la mer, les plaines et les forêts, les jardins, privilégiant la nature à une vie urbaine. Tel est certainement aussi le choix personnel de l’auteure, son éthos vital, son engagement quotidien, dans sa belle demeure blottie au cœur d’un grand jardin clos – d’où on pressent les édifices qui s’échelonnent vers le centre de la capitale nationale, mais où on se sent à l’abri du grouillement d’Ottawa, de toute la région de l’Outaouais, qu’elle connaît si bien, pour y avoir travaillé… mais où, tout comme certains de ses personnages romanesques, elle n’a jamais laissé son âme.

Andrée Christensen, celle qu’on admire, à qui on continue à décerner de nombreux prix, des deux côtés de la rivière Outaouais, est née (en 1952) dans un milieu plurilingue (de mère francophone et de père danois), avec la prédilection pour la traduction (qu’elle a pratiquée professionnellement pendant des années). Mais si elle a décidé de construire toute son œuvre en français, c’est qu’elle a trouvé dans cette langue un moyen de se rapprocher d’elle-même à un niveau très particulier, dans une sorte de transmission au féminin, alors que dans tous ses textes prolifèrent les références aux mondes autres, aux cultures et aux langues différentes.

Hors du commun

Il n’y a vraiment pas d’autre mot pour circonscrire non seulement l’œuvre d’Andrée Christensen mais aussi tout son engagement multidimensionnel, aussi bien en horticulture que dans l’élaboration des matériaux qui la sollicitent et la stimulent. Ses recherches tendent toutes vers ce but : atteindre la beauté dans toute sa splendeur, où le beau se construit grâce aux couleurs assemblées dans un collage, souvent déroutant, tant sa force est inusitée. Où le beau émane de la disposition des unités complémentaires qui composent son jardin, le labyrinthe, le recoin avec l’étang aux nymphéas, le pont japonais et les cascades qui sont la musique de ce lieu, les plates-bandes réservées aux arrangements floraux et d’autres destinées à la culture des légumes. Et où abondent les insectes, et où les oiseaux, mais aussi d’autres animaux, peuvent trouver un accueil en tout point favorable. Avec aussi l’aspiration vers l’extraordinaire, l’exceptionnel, qu’Andrée Christensen réussit ensuite à rendre familier, à rapprocher de nous, pour que nous reconnaissions en nous-mêmes l’existence de ces dimensions, guidés par notre soif de connaissance, en quelque sorte par notre consentement à la suivre, à participer à sa quête des secrets du monde, du moment que nous nous laissons apprivoiser par son art.

Ce qui en émane, alors, ce sont les vibrations d’amour et de beauté, avec la loyauté, le bonheur dans la nature, dans le jardin – avec aussi la sensation profonde de l’éphémère, de ce qui ne revient pas, mais qui peut, on l’espère, être retenu grâce à la parole poétique. Transmission, transferts, trajets qui se retrouvent, souvent en des tombeauxlittéraires magnifiquement décorés – soit par les dessins, les collages ou les tableaux de l’écrivaine, soit par les mots qui sont eux-mêmes des images. Tombeaux qui laissent transparaître le sentiment de la perte, mais qui n’en est plus une, une fois que le langage poétique s’en empare et qu’il se réincarne, pour réincarner aussi la mémoire, le souvenir plus que vivant, de celles et ceux qu’elle porte toujours en elle.

« Ferveur intense »

On trouve cet énoncé éloquent dans L’Isle aux abeilles noires, le dernier grand projet encore inédit d’Andrée Christensen, résultat de sept ans de travail. Multidisciplinaire, il se compose du roman en tant que tel, du journal qui en retrace l’écriture ainsi que d’une cinquantaine d’œuvres visuelles. Mais en fait, la « ferveur intense » résume à elle seule le ton qui domine dans les trois romans de l’auteure, dont le premier, Depuis toujours, j’entendais la mer (2007),et le deuxième, La mémoire de l’aile (2010).Au centre de celui-ci, qui se présente comme une vraie épopée au féminin, riche et déroutante, bouleversante et même dérangeante,l’image de la femme en tant qu’initiée et initiatrice tout à fait alchimique est le fil qui relie les méandres de l’espace et du temps romanesque. En fonction des étapes de son parcours spirituel, elle se définit par les prénoms tous porteurs de significations mythiques multiples : Angéline, prénom reçu à sa naissance, ainsi que Lilith et Mélusine, choisis à des moments cruciaux de son existence.

Le premier roman, Depuis toujours, j’entendais la mer, montre amplement l’intérêt de l’écrivaine aussi bien pour la métaphysique que pour la complexité des mythes, avec des combinaisons synchroniques et syncrétiques entre le nord et le sud, l’est et l’ouest. Le processus de transformation et de transmutation spirituelle dans lequel est engagé son protagoniste, Thorvald Sørensen,reflète encore et toujours les aspirations de l’écrivaine qui, grâce à l’alchimie du verbe, fait face à la souffrance et à la mort, qu’elle ne voit pas comme quelque chose de macabre, puisque c’est un phénomène majeur dans notre compréhension de la vie. Extirpé in extremisd’une mère morte, à jamais séparé de sa jumelle mort-née, Thorvald circule constamment entre la vie et la mort, le dernier grand secret qu’il voudrait apprivoiser. Situé principalement dans les régions nordiques, celles du Danemark de son père, ce roman explore cependant en profondeur la conjonction avec d’autres ensembles mythiques, principalement égyptiens.

Mythes fondateurs dans la poésie d’Andrée Christensen

Le domaine crétois (surtout les schèmes mythiques associés à la figure d’Ariane) et en général les mythes méditerranéens habitent de manière prégnante les œuvres poétiques d’Andrée Christensen, tel Le châtiment d’Orphée (1990) ou Les visions d’Isis (1997). Son recueil de poèmes Lèvres d’aube suivi de L’ange au corps (1992) pose la grande question qui revient souvent par la suite, celle de l’amour fusionnel, possible ou impossible, qui permet d’évoluer soit vers une plus grande maturité émotive et spirituelle, soit vers l’asservissement à l’autre, vu comme destructeur, thème qui revient avec force dans Le livre des sept voiles (2001), un premier grand « récit » en prose mais profondément poétique, se dessinant sur l’arrière-fond du couple Isis-Osiris.Finalement, comme dans Épines d’encre (2016), la multiplicité des dimensions qui émanent des notions suggérées par les mots porteurs d’images archétypales, comme celle hautement envoûtante de la rose,condensent en elles tout un passé, d’une part familial, mais aussi tellement plus ample, global, puisque les significations réunies dans la rose permettent l’expansion vers la perception des choses inouïes, inimaginables presque et qu’elles servent de métaphore pour le processus créateur tel qu’il continue d’habiter Andrée Christensen.


Depuis son premier grand succès en 1990, avec Le châtiment d’Orphée, Andrée Christensen a publié plus de vingt volumes, dont plus d’une quinzaine de livres de poésie. Son œuvre a reçu un grand nombre de prix, en Ontario et aussi au Québec. S’ajoutent à cette production de nombreuses traductions de textes poétiques, souvent préparées en collaboration avec le regretté Jacques Flamand, ainsi que la collaboration à des ouvrages collectifs. Plusieurs de ses livres de poésie contiennent des illustrations réalisées par des artistes de renom, d’autres ses propres œuvres visuelles. Andrée Christensen a aussi participé à plusieurs expositions individuelles ou collectives, où ont figuré principalement ses collages.

Andrée Christensena publié, entre autres :
Le châtiment d’Orphée, poème, Prix de poésie de l’Alliance française d’Ottawa-Hull, Vermillon, 1990; Sacra privata.Livre ll. Miroir de la sorcière, Grand Prix du Salon du livre de Toronto1997, poésie, Du Nordir, 1997 ;Le livre des sept voiles, récit, Du Nordir, 2001 ; Depuis toujours, j’entendais la mer. Roman-tombeau, prix Christine-Dumitriu-van-Saanen, prix Émile-Ollivier du Conseil supérieur de la langue française, Prix littéraire Le Droit et Prix du livre d’Ottawa, David, 2007 ; La mémoire de l’aile, roman, David, 2010 ; Racines de neige, accompagné de dix-sept œuvres visuelles de l’auteure, poésie, Prix littéraire Le Droit et prix Christine-Dumitriu-van-Saanen,David, 2013 ; Épines d’encre. Trente-trois masques de la rose, accompagné d’œuvres visuelles de l’auteure, poésie, Prix littéraire Le Droit et Prix du livre d’Ottawa, David/Vermillon, 2016.


EXTRAITS

Mon plus lointain souvenir des roses remonte à celles que cultivait mon père dans le jardin familial. Tout au long de mon enfance, je l’ai observé en train d’accomplir, dans le silence et le recueillement, les rituels presque amoureux que tout jardinier réserve à ses roses. […]

L’impression d’une rose ne se fait pas uniquement sur l’œil, mais sur la rétine du cœur et celle de la mémoire. […]

Je me suis un jour demandé : où va l’esprit de la rose lorsque les yeux paternels se remplissent de terre ? Comment transmettre cette unique hérédité affective, lorsqu’on est soi-même sans enfants ? […]

J’ai tendu la main au rosier, mystère d’éphémérité et de fragile sagesse, qui sont de plus en plus les miens. Il m’a invitée à suivre sonregard jusqu’à l’âme des choses, point invisible au cœur du visible.
« I. Les roses de la mémoire (Genèse du projet) », Épines d’encre, David/Vermillon, 2016, p. 11-14.

[…]c’est l’émergence des mythes en tant qu’ailleurs, mondes invisibles, pourtant réels, qui ont façonné ma jeunesse, ma vie de femme adulte, d’écrivaine et d’artiste visuelle. Au fil des ans, les mythes, leurs archétypes et leurs symboles ont continué d’exercer sur moi une influence enrichissante et se sont avérés non seulement la principale source d’inspiration de ma création, mais celle de ma vie même.
« Vivre en mythes », La mythocritique contemporaine au féminin. Dialogue entre théorie et pratique, sous la dir. de Metka Zupančič,Karthala, 2016, p. 137.

Au bout d’une demi-heure de marche, s’ouvrit une clairière, lumineux temple à ciel ouvert. Bridget dénoua les tresses blondes d’Angéline et l’invita à tresser sa longue chevelure. Elle la fit asseoir au centre d’un cercle de grosses pierres émergeant de la neige. […]

Ce jour-là, elle lui a ouvert les yeux, l’esprit et le cœur. Prophétesse, elle prédit que ses yeux verraient l’invisible. Que ses mains voyantes toucheraient l’intouchable, en quête des mystères de la vie et de la mort. À partir de ce jour, le noir devint sa couleur de prédilection. Son destin, un labyrinthe vertical dont elle seule connaîtrait le chemin de la sortie. La corneille, devenue part d’elle-même, l’aiderait à percer, sans se dérouter, le redoutable secret des ténèbres, à accéder grâce aux ailes du rêve à la plénitude du monde de l’esprit.
La mémoire de l’aile, David, 2010, p. 230-231.

J’écris pour célébrer ta perte, ma plus grande richesse. Insuffler une âme à ton absence, en ritualiser le néant. Rendre la mort visible, farouchement garder en vie le deuil et le porter avec fierté par-dessus les larmes. Vivre sa maternité. En silence, laisser germer en moi sa graine précieuse. Puis, un jour, en semer le poème, musique de résurrection.
Le livre des sept voiles,Nordir, 2001, p. 24.

Katla ne m’avait-elle pas dit qu’un jour je devais réclamer mon nom véritable. Le temps était-il venu d’aller à sa rencontre ? Oui, je le sentais. Mon âme nue et fragile cherchait à naître au nom qui émergeait enfin de sa nature profonde. Je redisais lentement, goûtant chaque syllabe de ce nom nouveau qui me semblait si familier, parce qu’il avait toujours été en moi. Je suis Freyr, Freyr, Freyr, répétais-je de la voix hors champ de mon âme gémellaire.
[…]
La vie avait cessé d’être déchirure, tous les aspects de ma nature réconciliés dans un être enfin entier. Ma longue et douloureuse quête était terminée. Toute ma vie, je m’étais senti incomplet, cherchant à combler la part orpheline en moi. Freya, ce double dont j’avais tant ressenti l’absence, je l’avais portée en moi sans la reconnaître. Comment peut-on être aussi aveugle, passer sa vie à chercher à l’extérieur ce qui est en dedans de soi ?
Depuis toujours, j’entendais la mer. Roman-tombeau,David, 2007, p. 255.

En quittant la maison, il a pris le temps d’emporter son violon car, selon son expérience, les ruches en détresse bénéficient souvent d’une fugue ou d’une partita de Bach. Hélios est l’Orphée des abeilles. Dès les premières mesures, un ronronnement de satisfaction émane des ruches et l’apiculteur se réjouit de leur lumineux accompagnement. Travaillé par l’émotion, il interprète Bach comme s’il façonnait des alvéoles de sons, ses notes chaudes et dorées créant la musique immense et profonde d’une cathédrale de cire. Peu à peu, les ruches deviennent prières bourdonnées. Louanges. Le temps d’une partita, le musicien et les abeilles vivent en sublime harmonie, nostalgie de l’accord parfait, rappel d’une époque révolue où les espèces parlaient une seule et même langue, la « langue du Paradis », aujourd’hui disparue.
L’Isle aux abeilles noires, roman, inédit, David.

Publié le 28 juin 2018 à 2 h 00 | Mis à jour le 19 mars 2020 à 15 h 30