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Jean Chicoine

Jean Chicoine, une affaire de langue et de désir

« toutt se passe toultemps toutt dans nos têtes, lesquelles sont dans la noosfère qui est dans nos têtes »
Jean Chicoine, La forêt du langage

 

Né à Montréal en 1952, Jean Chicoine habite à Winnipeg depuis trente ans. En 2007, alors qu’il est dans la cinquantaine, Chicoine inaugure, avec Les galaxies nos voisines, une trilogie romanesque d’inspiration autobiographique, que compléteront La forêt du langage en 2010 et L’ange en 2014. Tous titres parus dans la précieuse collection « Rouge » des éditions du Blé (Saint-Boniface).

Le cadre de cette trilogie urbaine est un quartier du centre-ville de Winnipeg, le Village Osborne, que l’auteur lui-même habite, comme son narrateur alter ego, ici baptisé Jean, à la fois écrivain compulsif, ami généreux et compréhensif, amant honnête et décomplexé, rocker noctambule et jouisseur. De ce quartier, Chicoine n’évoque que des bars et quelques artères, mais cela suffit à camper une ambiance et à donner vie à cet espace réalistedans lequel évoluent les personnages.

Jean n’a cependant de cesse de s’évader par l’écriture, les pieds sur terre mais la tête dans la « noosfère », terreau psychique de sa prose anticonformiste. Il écrit jour et nuit, arpentant le vide sidéral de la page blanche « jusqu’en bordure de la Voie lactée », reconstruisant « le réel par éclats d’imaginaire et parcelles de rêves », une écriture qu’il veut « libre et rebelle ». Cette écriture, c’est celle-là même, effrénée et verbo-maniaque, des romans de Chicoine, dont les phrases et paragraphes ne tolèrent ni majuscule ni point. Même au dernier mot de chacun des romans succède une virgule, signe inflexible d’un intarissable bavard qui ne se repose jamais ou ne se pose que pour mieux repartir. Une écriture à tire-larigot, dit-il lui-même.

Dans cette prose récalcitrante et fiévreuse, il y a un peu de mauvais et beaucoup de bon. À ranger dans la catégorie de ce qui nuit au portrait d’ensemble : les répétitions et longueurs du premier volume et l’écriture qui, dans le deuxième volume, se veut lyrique mais qui n’arrive à produire que des métaphores absconses d’une qualité poétique très discutable. Du côté du bon et de la qualité : l’expression forcenée du désir, qui rend le personnage pleinement vivant, et la représentation colorée et ingénieuse de la langue anglaise au sein même de l’écriture. Car tout est d’abord affaire d’écriture chez Chicoine, où se met avant tout en place un imaginaire foncièrement littéraire, le narrateur lui-même se sachant et s’affirmant poète, fût-il un bon à rien, comme il le dit d’entrée de jeu dans Les galaxies nos voisines : « j’ai viré poète, poète raté en plus ». Mais ce personnage féru d’astronomie et d’amitié, fraîchement divorcé et en mal de baise, qui vit de prestations d’assurance-emploi depuis qu’il a perdu par insouciance son dernier travail, ce personnage, dis-je, va peu à peu évoluer pour le meilleur, assez responsable pour négocier à son avantage la garde de ses enfants, assez patient pour trouver l’amour, assez doué pour écrire cette œuvre que nous lisons.

La langue du désir

Le désir s’incarne sans entrave et sans complexe chez Chicoine. On s’examine, on se zieute, on change de partenaire au gré des envies. Dans Les galaxies nos voisines, Jean passe d’une fille rencontrée dans un bar à une pute, puis à Lynne, une lesbienne momentanément convertie aux hommes et qui à l’occasion « passe une petite vite » à un autre ami « pour le décramper ». Plus tard, Jean se retrouve avec des amies de Lynne, où on parle de sexeen fumant un joint et en expérimentant convivialement, sans jalousie ni agressivité, ce qu’il en est de la chose. Les galaxies du titre, on comprend que ce n’est pas seulement la nébuleuse pour laquelle Jean se passionne, mais aussi toutes ces femmes autour desquelles il tourne, tel un satellite parcourant la Voie lactée « qui pulse comme une vulve ». On se souvient que l’image cosmique caractérisait déjà la pratique littéraire du narrateur. Écriture et sexe, même combat ? Certainement. Vulgaire, Chicoine ? Aussi, sans doute, et pourquoi pas ? « i guess as a writer you’re free to write wathever you want, right ? » On ne saurait lui donner tout à fait tort, et c’est précisément cette libre combinaison des mots, des images et des désirs qui donne à l’écriture son rythme, son mouvement. Car à cette prose vertigineuse et disproportionnée dont je parlais plus haut correspond justement l’espèce de fougue sexuelle du narrateur, où le désir se renouvelle sans fin comme la pulsion d’écrire. Ne jamais terminer ses phrases, c’est précisément garder ouverte la voie du désir. C’est que le désir rend le narrateur poète, donne à son écriture sa forme. Car quand il n’écrit pas, il baise, et il ne cesse de baiser que pour mieux écrire. Mouvement giratoire où le désir se mord la queue et qui donne à la prose sa cadence endiablée et effervescente. Une écriture du désir, comme peut l’être celle de Henry Miller ; de ces écritures qui tendent, sans fard ni sublimation, à incarner le moteur même de toute écriture qu’est éros dans les événements que vivent les personnages.

Dans le troisième volume, la patience de Jean est mise à l’épreuve par une jeune femme, qu’il appelle « l’ange », et pour qui il a le coup de foudre. Sexuellement, elle est farouche ; à Jean, qui l’attire par sa délicatesse et par l’amour attentionné qu’il lui porte, et qui persiste à lui dire, à elle si complexée, combien elle est belle et sexy, elle demande d’être patient avec elle. Cet ange qui « regardait le monde avec toute la clarté spirituelle de son cœur intègre » est une anomalie sociale. Physiquement, cette figure lumineuse souffre de dystonie. Sa vie est un combat constant « contre elle-même et son inadéquation à habiter son corps ». Quand elle marche, elle rappelle à Jean la figure de l’albatros de Baudelaire, métaphore du poète paria. Un soir, dans l’appartement de Lalonde, une artiste d’origine martiniquaise émancipée, l’ange découvre une nouvelle approche du monde de la sexualité qui fait tomber ses jugements moraux et réducteurs. C’est pour elle un moment épiphanique. Comme Lalonde le lui explique : « i can’t change the world, but i can change my way of living in it ». Le désir, ça s’apprivoise, ça s’apprend, comme l’écriture d’ailleurs. Le corps lui-même de l’ange est langage, car il est marqué par une forme d’incertitude qui cherche timidement son assouvissement dans l’amour et qui trouve son accomplissement dans le récit du narrateur. Dans La forêt du langage, le narrateur pouvait écrire : « ma main crampait sous le fardeau de l’écriture com l’ange dans ses muscles ». Incidemment, il leur arrive souvent de devoir répéter ce qu’ils se disent, lui à cause de son accent, qui la fait souvent éclater de rire, elle parce que sa maladie rend difficile la prononciation de certains mots.

Ces deux personnages poursuivent une même quête par des moyens différents mais complémentaires. C’est pourquoi, peut-être, L’ange est le plus réussi et le plus attachant des trois romans, à la fois en raison de la forme de leur relation et parce que l’écriture est mieux assurée. On sent ici que Chicoine a fait un effort pour resserrer les événements autour d’une ligne directrice, alors que dans les deux autres volumes, l’écriture épousait l’humeur aléatoire du narrateur et les circonstances. Il fallait cet amour inédit pour accoucher d’un roman plus maîtrisé.

Le désir de la langue

Ce n’est donc pas un hasard si, dans L’ange, le narrateur parvient à donner un sens à son écriture, à transformer toutes ses ébauches en véritable projet littéraire au moment où sa relation avec l’ange prend une forme plus confiante, devient sereine. En effet, vers la fin du roman, à la suite de la soirée décisive chez Lalonde, il conçoit un projet d’écriture qui porterait « sur le degré d’utilisation de l’anglais » dans les romans qu’il projette sur le Village Osborne, plus précisément sur la manière dont il allait rendre son accent francophone dans les dialogues anglophones. Ne serait-ce que pour ce seul aspect de l’œuvre, il vaut la peine de lire Chicoine. Dans les faits, sa trilogie est « bilangue » plutôt que bilingue (qui évoque surtout l’idée de la traduction) : naturellement, le narrateur et Lalonde s’expriment en français et leurs amis anglophones parlent en anglais ; mais surtout Chicoine a eu le coup de génie d’écrirel’accent québécois de son narrateur dans ses échanges avec les anglophones. Et c’est diablement bien fait. Le lecteur que je suis s’entend parler anglais en lisant Chicoine. Par exemple ce discours de Jean : « “ouate i mean”, repris-je, “well, dère’s always a way to djostify violence, you can always come up ouite some djostificachonne, filosofie, idéolodji, relidjonne, politicâl systeum, sochial class, ouatèveur, ènéting goes ouène comes de time to djostify violence, dère’s alaways a smart ass somouère to come up ouite a good ruîzonne èn to achoure us dat we’re in our damn right to act aggressive èn exteurminête îch odeur, botte me i say it’s all in our heads, èn i dare say too dat we’re bound to encounteur di êlieunz we déseurve” ».

Par ailleurs, Chicoine modifie la graphie de certains mots français, mais la pratique reste douteuse parce qu’elle apparaît tout simplement gratuite. Au-delà de quelques néologismes bien trouvés (« écrire malagauchement », « des pneus skidèrent sur la neige »), écrire « ôtre », « boutic » ou « soms » ne signifie rien et risque seulement de faire déborder l’eau du vase. Mais on ne chicanera pas l’auteur pour si peu, parce que cette langue, elle est vivante, stimulante, et qu’elle est aussi constitutive du mode de vie et de pensée du narrateur que des romans eux-mêmes. En retrancher un mot, ce serait aussi handicaper le personnage. C’est à prendre ou à laisser.

Soyons francs, ce n’est pas une grande œuvre, mais c’est une expérience de langage et du désir qui en vaut bien d’autres.


Jean Chicoine a publié :
Les galaxies nos voisines, Du Blé, 2008 ; La forêt du langage, Du Blé, 2010 ; L’ange, Du Blé, 2014 ; Le fermier de la noosfère, Du Blé, 2019.


EXTRAITS

heures sacrées en compagnie de l’ange, délicieuse et malicieuse, elle n’en revenait pas que je la préférais à des fams cultivées com celles que j’avais côtoyées à l’université, intelligentes, drôles et dégourdies, elle qui n’avait qu’une douzième année, qui ne lisait pas beaucoup, qui ne s’estimait ni curieuse, ni imaginative, ni très intelligente, mais elle mesurait le monde avec son âme et c’était là l’essentiel, elle était droite, honnête et fidèle,
La forêt du langage, p. 46.

j’aurais voulu être un espion couleur du mur pour m’employer dans l’ombre à jouer dans le dos du monde, j’ai amorcé ma carrière d’agent secret à l’âge de sept ans, j’avais cassé le beau vase en cristal à maman, j’avais avoué et maman, au lieu de me chicaner pour ma bêtise, m’avait louangé pour ma franchise, j’ai compris ce jour-là qu’à dire la vérité à point nommé, on acquiert le pouvoir de mentir à bon escient,
Les galaxies nos voisines, p. 11.

Publié le 24 juin 2019 à 1 h 00 | Mis à jour le 19 mars 2020 à 15 h 08