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Markus

L’homme invisible revisité par Markus

But it is even so; the fallen angel becomes a malignant devil*.
Mary Shelley, Frankenstein

Journaliste et homme d’affaires, le Néo-Québécois Marc Deulceux – dit Markus – revisite et surtout actualise le mythe de l’homme invisible, de la célèbre utopie éponyme que le Britannique H. G. Wells a publiée en 1897. Animé d’une véritable passion pour son sujet, Markus a écrit un premier roman, L’invité surprise du G7, rapidement devenu le premier tome d’une trilogie, L’homme de Griffintown1.

La transformation de l’ex-journaliste Markus en romancier d’anticipation lui a visiblement procuré de grandes joies. Lors de l’entrevue avec Nuit blanche dans un café de Villeray, par un temps de loup bien au-dessous du point de congélation, il était facile de percevoir son plaisir et de comprendre que les Tintin, Blake et Mortimer ou Dick Tracy de son enfance n’étaient jamais loin, non plus que les personnages de la Guerre des étoiles de George Lucas.

Marc Deulceux aime émailler ses livres de clins d’œil politiques ou culturels, et il ne tient qu’au lecteur de les découvrir. Si le titre de la trilogie contient le mot « Griffintown », il n’y est guère question du quartier du sud-ouest de Montréal, bien que le protagoniste, assureur de son métier, y habite. L’auteur s’est plutôt amusé à établir un lien entre son personnage et le livre culte de Wells, dont le héros répond au nom de Jack Griffin. Devenu cruel et malveillant, le scientifique albinos connaîtra une bien triste fin.

Un brin farceur, Markus affectionne les associations d’idées et les évocations. L’homme invisible ne s’appelle pas Delson par hasard, mais plutôt parce que ce nom est celui qu’on attribue souvent à Markus lui-même. À l’oreille de non-initiés, le patronyme carolomacérien2 de Deulceux a des sonorités quelque peu byzantines et plusieurs l’interprètent librement. Delson, pourquoi pas ?

Devenir romancier par hasard

Marc Deulceux raconte avoir puisé dans de récents événements personnels l’inspiration – et l’énergie – nécessaire pour écrire ses thrillers fantastiques. Alors qu’il n’avait même pas atteint un demi-siècle d’existence, une succession de hasards l’a propulsé de sa vie tranquille de chef d’entreprise3 aux maux et misères que cause une santé défaillante, et de là, au métier d’écrivain de science-fiction.

Sa vie a basculé il y a quelques années, ce qu’il décrit dans le prologue de L’invité surprise du G7 : « Tous les malaises et les drames que j’attribue à Georges Delson, futur homme invisible, me sont personnellement arrivés. Trop de travail, pas assez d’exercice, pertes de connaissance à répétition, puis un premier diagnostic : malaise vagal atypique, état d’épuisement. Plus tard, à la suite d’un trop grand effort musculaire, retour à l’hôpital et deuxième constat : une ostéoporose précoce, une malformation génétique ». Il lui fallait réagir.

Markus se reprend en main, se refait une santé et l’écriture sera l’acte cathartique qui lui apportera la rédemption. Il laissera voguer son imagination débridée, tout en s’astreignant à une plus grande discipline de vie. « Tous les dimanches matin, après une semaine de travail somme toute normale, je fais d’abord une longue promenade pour mettre mes idées en place, puis je m’isole de ma famille et je me plonge dans les aventures abracadabrantes de Georges Delson. »

Quant à son héros, également en rémission, il devient invisible sans crier gare, du jour au lendemain : « Non, ce matin, il ne se reflétait pas dans le miroir. […] Il avait disparu ! En un mot, il était invisible ! » Il appréciera d’abord son nouveau corps, en arrivera à le détester, puis le doute s’insinuera : « Referait-il son apparition, nu comme le premier homme, au beau milieu d’un IGA, par un bel après-midi ? » Par la suite, Delson apprendra la vérité et devra faire des choix difficiles.

Les folles aventures de l’homme de Griffintown

Grâce à son état d’invisibilité, le héros de L’invité surprise du G7 s’amuse comme un gamin, avant de passer aux choses sérieuses. Il commence par se venger cruellement de quelques anciens patrons désagréables, mais perd rapidement le contrôle. La situation se détériore. Plusieurs le rechercuhent, dont les Américains et les Russes, et il doit confesser aux plus hautes autorités du pays son invraisemblable secret. Une solution s’impose : rencontrer le premier ministre Justin Trudeau au Manoir Richelieu, lors du G7 de Charlevoix en 2018, et tout lui dévoiler. L’entreprise ne se déroulera pas comme prévu, fallait-il s’en douter.

Dans le deuxième tome, Le maître des circonstances, le héros invisible est désormais aux mains des Russes et ira de plaisirs en déconvenues, de surprises en drames. Ses geôliers fomenteront un projet aussi fou qu’audacieux, « celui d’utiliser l’ADN de [leur] invité canadien pour créer des embryons qui [seront] implantés dans l’utérus de plusieurs femmes ». Bref, inséminer des milliers de mères porteuses afin qu’un jour ces innombrables clones deviennent les soldats d’une invisible armada. L’homme de Griffintown ne résistera pas à la pression qu’on exerce sur lui, et atteint de schizophrénie aiguë, il sera enfermé dans les tréfonds de la Russie. Il ne sera plus maître de grand-chose.

L’action du troisième et dernier tome, L’entre deux mondes, commence au Mexique en 2025 et se poursuit en 2036 ; elle se déplace des États-Unis à la Russie, du Japon en Israël. Les bébés clones sont devenus adultes. Georges Delson est porté disparu depuis une vingtaine d’années et tout va mal dans sa prison dorée : « […] il n’est pas en grande forme. Il vit dans une petite maison surveillée et connaît des problèmes respiratoires. Nous le soignons ». Arrêt sur image, n’en divulgâchons pas davantage…

Géopolitique, science et altruisme

Dans sa version de l’homme invisible, Marc Deulceux effectue une mise à jour du mythe – qui a tout de même plus de 120 ans – et situe les événements de la dystopie dans un contexte géopolitique, scientifique et technologique contemporain et même futuriste. Intelligence artificielle, robots tueurs, transhumanistes, exploration spatiale et big bang,il ne néglige rien. L’écrivain fait sienne l’une des déclarations de l’ethnologue Claude Lévi-Strauss : « Le savant n’est pas l’homme qui fournit les vraies réponses ; c’est celui qui pose les vraies questions ».

L’éclectique Markus a démontré que non seulement il s’intéressait de près aux grands enjeux géopolitiques, mais qu’il en maîtrisait aussi tous les aspects. Il connaît bien l’échiquier international et en parle avec aisance dans sa trilogie : « Les Américains voulaient diriger, alors que comme toujours, les Européens les suivaient presque chaque fois. Les Russes avaient refusé de respecter les règles établies par leur ennemi de toujours et les Chinois, comme bien souvent, faisaient leurs propres affaires dans leur coin ».

En 1990, au moment de l’excitante époque « post-mur de Berlin », Markus fréquentait une école de journalisme et faisait paraître Le dictionnaire de l’Europe4. Pendant qu’il effectuait un stage d’études journalistiques à La Presse en 1996, non seulement il a découvert le Québec et rencontré celle qui deviendrait son amoureuse et le serait toujours 24 ans plus tard, mais il a aussi proposé Les grandes politiques européennes à HEC-CETAI a publié cet essai.

Lors de ce passage à Montréal, il a concocté le collectif Le Noël des artistes. Publié en 1997 chez Québec Amérique, le recueil contient une vingtaine de textes d’artistes québécois5 évoquant leur plus beau souvenir de Noël et est illustré par des enfants malades de l’hôpital Sainte-Justine. Les droits d’auteur ont été versés au Centre maternel et infantile sur le sida de l’hôpital Sainte-Justine. De retour en France, il reprendra le concept et publiera Le Noël des artistes marseillais6.

Markus est revenu vivre au Québec en 2009 avec sa famille.

L’énergique romancier et homme d’affaires travaille fort à la promotion de sa trilogie utopique. Au Québec comme en France, il est partout à la fois, donne des conférences, fréquente les salons du livre… Début 2020, son éditeur La Plume D’or ajoutera son œuvre à son offre de livres audio. Pendant que Marc Deulceux travaille à la suite de L’homme de Griffintown, qui deviendra, semble-t-il, une série télévisée intitulée Trouver les Soixante, il essaie aussi de percer le marché américain, donc anglophone, et analyse quelles chances aurait l’invisible Georges Delson de devenir un personnage de cinéma. Devant son inébranlable confiance, on ne peut que lui souhaiter bonne chance.


* « Mais il en va ainsi. Les anges déchus deviennent les démons du mal. » (Traduction selon le site www.pitbook.com/textes/pdf/frankenstein.pdf)

1. Trilogie publiée à La Plume D’or : L’invité surprise du G7, T. 1, 2018 ; Le maître des circonstances, T. 1, 2019 ; L’entre deux mondes, T. 3, 2019.
2. Gentilé des habitants de la petite ville de Charleville-Mézières, située dans les Ardennes, dans le nord-est de la France.
3. Marc Deulceux dirige à Montréal depuis dix ans la succursale canadienne d’Éditions Media Plus Communication, dont le siège social est à Saint-Laurent-du-Var, près de Nice, en France.
4. Éditions Student Europe (France).
5. Dont Robert Charlebois, Marc-André Coallier, Marie Eykel, Lara Fabian, Macha Grenon, Daniel Lavoie, Jacques L’Heureux, Claire Pimparé, Ginette Reno, Gilles Vigneault et Roch Voisine.
6. Éditions Tous des K (France), 2000.

 

EXTRAITS

Avec le temps, Georges prit des libertés de plus en plus grandes…
À la Place des Arts, il dansait sur la scène avec des ballerines des Grands Ballets canadiens ; au Stade Saputo, il était sur le terrain aux côtés des joueurs de l’Impact ; au Centre Bell, il chantait sur scène avec Depeche Mode ou encore, Red Hot Chili Peppers…
Il s’amusait à voler des voitures de luxe et à rouler à plus de 200 km/h sur l’autoroute afin d’être pris en chasse par la police qui découvrait, une fois le véhicule arrêté, qu’il était vide !
L’invité surprise du G7, p. 19.

Le propriétaire des lieux, monsieur Georges Delson, que l’on surnommait plus familièrement l’homme de Griffintown, serait de retour dans les prochaines heures. En effet, il s’était absenté durant deux jours pour remplir une nouvelle mission visant à fragiliser les États-Unis, ennemi juré de son employeur. Cette fois, il devait assassiner le secrétaire général de l’OTAN et poster une supposée lettre de lui au quotidien français Le Figaro. Une lettre intégralement rédigée par le 1er maréchal de la Fédération de Russie, monsieur Alekseï Kirilenko.
Le maître des circonstances, p. 16.

Je suis prisonnier de ma condition et j’ai été enlevé par ce pays pour accomplir des missions servant ses intérêts. Je suis obligé… Sinon Dieu sait ce qui va m’arriver. Pour le reste du monde, je n’existe pas ! Je suis porté disparu. Il y a deux jours, j’ai rêvé que je réapparaissais… Que croyez-vous qu’il adviendra si jamais une telle chose se produit ! Je pense que je serais éliminé, d’une façon ou d’une autre. Je ne savais pas comment me sortir de cette situation, alors j’ai fini par l’accepter… Mais après ce cauchemar, j’ai eu comme un moment de lucidité. Je dois fuir le plus vite et le plus loin possible.
Le maître des circonstances, p. 50.

Si le […] travail de clonage a débuté de façon intensive en 2019, c’est-à-dire il y a dix-sept ans, cela signifie que le clone de l’aéroport Washington-Dulles est peut-être le premier soldat d’une armée invisible dont l’objectif est sans doute d’attaquer les États-Unis. Imaginez les tragédies humaines que cela suppose ! Apparemment, ce clone a eu un problème… Il est devenu visible pour on ne sait quelle raison. Qui sait ? Peut-être n’est-il pas seul !
L’entre deux mondes, p. 27.

Nous avons appris à tous ces Georges Delson à piloter des avions afin qu’ils parviennent à détourner une centaine de vols et ainsi, détruire l’économie mondiale en un jour, pour ensuite la faire renaître de ses cendres … Certains ont réussi, d’autres pas. Les choses sont peut-être allées trop vite, mais les dommages sont considérables et c’est ça le plus important. Aujourd’hui, nos amis de l’Ouest peuvent se tourner vers Dieu et attendre qu’il se manifeste pour leur venir en aide, ce qui bien sûr ne se produira pas ! Ils ne savent pas qui les attaque ni par quel procédé.
L’entre deux mondes, p. 45.

Publié le 19 août 2020 à 14 h 21 | Mis à jour le 19 août 2020 à 15 h 29