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Alain Bélanger

Attachante et irritante Pologne

Défi que de rendre compte de la Pologne. La Pologne ne se laisse pas saisir facilement. On ne peut non plus se borner à la décrire quand on y a vécu, car la Pologne est un état d’esprit bouleversant que tout laisse voir mais qui ne transpire pas, qui s’exprime difficilement.

Le 5 septembre 1992 j’attendais à la Gare du Nord avec ma famille le train qui allait nous mener en Pologne. Quand il arriva, j’eus l’impression qu’un immense étron débouchait des entrailles de la terre. Alors que nous montions à bord un cheminot français regardant dans notre direction laissa échapper un sous rire qui me laissa perplexe. Était-ce comme un écho de ce qui m’attendait là-bas ? Nous partîmes donc vers le Nord, vers cette Allemagne nouvelle qui avait tant à dire de sa voisine meurtrie. Il était 20 h 00. Nous nous rendîmes à peine compte de notre traversée de la Belgique. À la fin de la soirée, nous arrêtions à Köln. Je sortis du compartiment et ouvris la fenêtre. L’Allemagne, nous allions la parcourir de nuit.

Notre train se dirigeait sur Moscou et avait à son bord des gens de toutes les nationalités. Le Polonais qui servait d’accompagnateur était un gaillard d’un mètre 85 qui ne parlait que polonais et russe. Nous nous sentions déjà presque arrivés à destination.

Nous nous installâmes sur nos couchettes, ma femme Sylvie, mon fils de quatre ans et moi. Dans quelle galère étions-nous embarqués ?

Le lourd étron repartit dans un vacarme terrifiant. Les réverbères de la gare de Köln jetaient une lumière diffuse, étouffée par le brouillard et la nuit. Cette nuit-là, je ne dormis pas. L’accompagnateur passa de compartiment en compartiment, prenant les passeports. Un sentiment de mise à nu et de vulnérabilité nous étreignit. Je m’employai à lui faire comprendre que nous devions descendre à Poznan plutôt qu’à Zielona Gora et qu’il fallait émettre pour nous un billet supplémentaire. Il repartit et j’eus l’impression qu’il m’avait compris.

La nuit fut ponctuée d’arrêts fréquents et rythmée par les voix des contrôleurs allemands, criardes et menaçantes. Nous suivions, de nuit, un trajet souvent emprunté par les trains de la mort, et cette polyphonie incompréhensible me renvoyait à un passé que j’imaginais, à des images et à des sensations glaciales. Il faisait froid. Nous passâmes par Postdam et entrevîmes, au-dessus des ombres pointues de la forêt, la lueur de Berlin, comme d’un mirador toujours habité.

Au petit matin, nous passions la frontière germanopolonaise. On se rapprochait. Des contrôleurs allemands surgirent dans le wagon et allumèrent ; nous bondîmes très brusquement de notre torpeur ; mon fils, que la lumière aveuglait, se dissimula sous les couvertures. Voyant nos papiers, notre nationalité, le contrôleur allemand marqua un léger étonnement et me servit, en me remettant les passeports un sourire moqueur qui me rappela celui qui avait salué notre départ Gare du Nord. Vinrent ensuite les douaniers polonais dont je ne compris pas le charabia, mais on ne vérifia pas nos bagages. Leur succéda un contrôleur polonais des chemins de fer qui demanda à voir nos billets. Je lui suggérai de parler à l’accompagnateur en espérant que ce dernier lui expliquerait qu’il nous fallait un billet de plus. L’accompagnateur revint et me demanda de l’argent. Comme je n’avais forcément pas de zlote, je lui donnai cent francs. Il partit avec un visage rassurant. Tout semblait dans l’ordre jusqu’à ce que revienne le contrôleur polonais qui vérifia nos billets et déclare qu’ils n’étaient pas en règle. Il partit et revint avec l’accompagnateur qui me demanda de nouveau de l’argent. Je remis au contrôleur cinquante marks. Ils repartirent sans émettre de nouveaux billets. Je ne les revis plus, mon fric non plus. Nous étions en Pologne.

La forêt de l’Ouest de la Pologne est d’une verdeur rassurante sous le ciel bleu sainte-vierge du matin. Nous avancions lentement et lourdement dans cette chapelle rayonnante avec le sentiment d’approcher enfin du but. Le train s’arrêta à Rzepin ; des cheminots polonais crasseux libérèrent quelques wagons qui allaient se diriger vers Cracovie ; nous continuâmes vers la Grande Pologne, et bientôt nous étions à Poznan.

L’accompagnateur arnaqueur eut la gentillesse de nous aider à descendre nosbagages placés sur de petits porte-bagages sur roues. Toutes les gares polonaises se ressemblent. Froides. Du ciment. Des crissements de fer. La foule des passagers. Des escaliers qui s’enfoncent dans la terre vers des tunnels glacials. Il faisait pourtant un temps magnifique. Quand nous débouchâmes dans le hall qui donnait sur la rue, j’allai au bureau de change chercher quelques milliers de zlote. Les poches pleines, nous arrivâmes dans la rue. Nous étions en Pologne. Quand on y est, on y est bien, comme l’écrivait Céline. Pas de doute possible.

Gris. Gris. Gris. L’odeur de la guerre était toujours présente. Des maisons en ruine habitées. Des voitures bonnes pour la casse qui éructaient des grondements de ferraille et qui claquaient sur les rails des tramways numérotés, Marlborisés et bourrés de visages désespérés, comme des chambres à gaz mobiles. Nous avions réservé dans le seul hôtel où nous avions pu faire parvenir un fax du Canada. Le plus cher de Poznan, le Mercury. Nous y courûmes comme des lièvres apeurés.

La chambre était magnifique. Deux immenses salles de bain. La télévision câblée, des lits moelleux et une vue magnifique… sur la désolation, le délabrement.

La Pologne nous apparut de notre observatoire, de notre salle de visionnement, d’une saleté de nature. Le film allait durer deux années.

Trois mois plus tard, nous prenions le train de nuit pour Berlin. Nous étions alors bien installés à Zielona Gora, dans un deux pièces de dix mètres carrés, avec toutes les commodités polonaises. La gare de Zielona Gora a une architecture des années 60, à géométrie variable, de l’extérieur. L’intérieur tient plutôt de la grange compartimentée. Le but de notre voyage était privé, mais tout le monde en connaissait les coordonnées sans que nous y ayons même fait allusion.

Berlin, la bicéphale, fut un rafraîchissement de quelques jours. Nous retrouvâmes au KaDeWe un centre commercial avec de vrais vêtements, du vin, de la bière sans arrière goût, du fromage, des jouets de qualité…. Mais l’étron nous attendait à la Gare, à l’est de la ville, là où les plus beaux musées du mondes’enfoncent dans les décombres du communisme. Nous n’avions pas rêvé, l’élastique allait nous ramener dans la noirceur, en Pologne.

Une fois qu’on y est, on y est bien

L’état des lieux est simple à faire. Les murs déjà gris des maisons et des cours, les toits en tuile et les Polonais eux-mêmes sont assombris par les fumées de charbon qui n’épargnent rien ni personne. Il y a peu de temps, les habitants de ce pays déambulaient dans des vêtements uniformes, comme une masse méconnaissable, sans identité. À l’heure d’aujourd’hui, quelques taches de couleur viennent parsemer ce décor de catacombes. Quelques voitures retapées ou reconstruites de A à Z à partir de pièces envoyées parfois séparément par un copain d’Occident, parcourent les routes avec une surprenante arrogance. Des BMW circulent à côté de petites Fiat en ruine et des Lada.

Entre l’Allemagne qui fait peur quand elle ne fait pas mal et la Russie détestée, mais puissante, la Polognebordée au Nord par la Baltique et au Sud par la région des Sudètes (République Tchèque) et les Tatras (Slovaquie), est un creuset de souffrance pour une population qui garde la tête haute. La dignité polonaise, sous la lourde chape psychologique qui l’a entravée depuis toujours relève la tête et rappelle qu’elle a une descendance. Mais quel destin ! Quelle descente aux enfers ! Les mentalités – on ne le répétera jamais assez – n’évoluent pas au même rythme que les changements historiques. Le mur de Berlin n’est plus, mais la Pologne n’est pas la riche Allemagne et son passé est toujours prégnant.

La Pologne est un pays homogène, sans relief, à religion unique et dont la langue ne sait parler qu’aux Polonais. Impénétrable langue pour qui en entreprend l’apprentissage. Presque un anachronisme, puisqu’on ne parle polonais qu’en Pologne et qu’aux Polonais. Il y a une telle homomorphie entre la langue et la culture qu’il n’est pas étonnant qu’un étranger sente immédiatement l’absence d’ouverture. On parle polonais comme on chuchote, pour ne pas être entendu et compris par les autres. Parler polonais est un refuge contre l’envahisseur. Et paradoxalement cette langue du chuchotement, du murmure, porte en elle un geste, un effleurement, comme un frisson sur la peau.

La Pologne est comme une scène de théâtre. Rien ou presque de ce que l’on voit n’est authentique. Tous les édifices d’hier ont été reconstruits. Châteaux, musées, centres-villes, boutiques… Réalité cachée qui murmure du bout de la nuit, fantôme d’un monde qui résiste au-delà de la vie sensible, agonie éternelle, Cette duplicité est la clef qui ouvre la porte à la planète polonaise. Une intériorité que l’on découvre lentement, épaisse et profonde, un univers qui échappe quelque part au système solaire. On n’y pénètre jamais très loin et jamais très longtemps, la porte entrebâillée se referme, automatisme inévitable de survie et de préservation. Derrière cette porte et ces murs sans fenêtre bat un cœur et se déploie un esprit lucide, trop lucide peut-être, mû par une fatalité inéluctable. Dehors, il fait froid.

Irritante et attachante Pologne, je t’ai connue « le temps d’une nuit ». Je t’ai aimée et je t’ai détestée. Finalement, je n’ai pas voulu de toi, pas maintenant. Ce sera une longue histoire, une histoire sans fin, mais je te reverrai. Me reconnaîtras-tu ? Sans doute non. Peu importe. Moi, je te connais.

Un jour, tu m’as invité chez toi. Une seule fois. À dîner. Tu m’as ouvert. Je t’ai admirée dans ta caverne, dans ta grotte, troglodyte charmant, entouré de tant de livres, de tant de livres… Je ne savais pas que tu lisais autant entre tes promenades en forêt et le monde. Enterrés sous des tonnes de pages, nous avons bu de la vodka froide, glacée, et nous avons ri, parlé, trinqué au grand pays qu’est la Pologne souterraine. Nous avons mangé tes mets, si bien apprêtés. Nous avons chanté. Mais nous n’avons pas pleuré. Je t’ai ensuite quittée et quand je me suis retourné, je n’ai vu par la vitre arrière de la voiture qu’un bloc de ciment au milieu d’un champ.

Quand te reverrai-je ? Quand me reviendras-tu ? Que le Brésil me semble loin de toi. Ici, le dedans est dehors et le dehors est dedans. Je pense souvent à toi, à ta Cracovie, à ta Jagellon, à Varsovie, la tonitruante truande, au marché de Zielona Gora, et à tous ceux que tu as tant fait chier. Au vitrier qui, pour être sûr de se couper, remplaçait les vitres cassés mains nues. Au concierge, qui notait tous les appels que je faisais. Aux étrangers qui n’en finissent pas de te coller au cul. Aux processions religieuses et au Jésus. Au vendeur de viande qui n’était pas foutu de laver son tablier dégoûtant de sang noirci. Au supermaché aux tablettes garnies des mêmes osties de fazola. À la garderie et aux visages blafards qui émergeaient dans l’embrasure des portes. À Miescia et à l’indomptable Jacek. Oui, je pense parfois à ce Noël passé dans les Sudètes, à l’hôtel, en compagnie de Polonais qui n’avaient que faire d’être là un jour pareil. Aux réunions avec les copains canadiens pendant lesquels on se moquait de toi, pauvre Pologne! Quand te reverrai-je ?

Tu te souviens de ces deux jeunes Polonaises qui venaient chez moi apprendre le français et m’enseigner le polonais. Quelle fraîcheur dans cette désolation ! Et des cortèges qui surgissaient à la maison de façon impromptue pour venir marquer l’anniversaire de l’un et de l’autre. Je ne te téléphonerai pas. Tu n’as jamais le téléphone. Et je n’attendrai pas que tu l’aies…

Je ne te reverrai jamais telle que tu étais.

Quand je vois au Brésil tous ces chiens errants qui vont et viennent, et dorment dans la nuit froide et venteuse sur des tas de déchets, je pense à toi, à tes chiens difformes, monstrueux, dont les pattes si courtes supportent si mal des corps de bergers-allemands.

Que deviendras-tu ?

J’ai quitté le territoire polonais le 5 juillet 1994 pour la France avec un groupe de Polonais qui venaient visiter le Pays mythique. Comme pour déjouer le sort, je suis reparti avec une partie de toi. Un voyage interminable en bus via l’Allemagne. Vingt heures, je ne sais plus, de nuit. Nous sommes arrivés à l’hôtel Formule 1, le moins cher de tous, en avance. Comme les chambres n’étaient pas prêtes, nous sommes allés en pèlerinage au centre commercial le plus proche. Le Carrefour (centre commercial français) est un lieu de grâce pour un Polonais. Il y trouve tout ce qu’il désire et qu’il n’a pas. Éblouis, ils achètent de la bouffe et reviennent à la queue-leu-leu à l’autobus. Leurs regards sont coupables. Nous retournons à l’hôtel pour nous rafraîchir avant le départ pour Paris. Ce sera notre première séparation. Ils vont de leur côté visiter Paris et nous allons du nôtre louer une bagnole. Le lendemain, ils sont rassemblés autour du véhicule qu’ils admirent en se disant que ce n’est pas pour eux. Ils ne resteront que trois jours, après un aussi long voyage ! Chaque soir, ils se retrouvent à vingt dans une minuscule cabine. Là, ils boivent, mangent des sandwichs au pâté de poisson, racontent des blagues, boivent et rientà gorge déployée. Toute la nuit ou presque. Le matin, nous partons de notre côté en Normandie et prenons contact avec des amis français qui ont une propriété là-bas.

Une maison magnifique où nous revenons le lendemain avec l’excellent champagne acheté directement du propriétaire. Nous mangerons du saumon fumé, le meilleur camembert, le tout bien arrosé plus une petite goutte d’eau-de-vie traditionnelle. Le lendemain matin, nous revenons à l’hôtel polonais. Ils sont là, tous heureux d’être contents. Ils sont en train de dépenser leurs économies. Leur court voyage touristique est sûrement prévu depuis longtemps. Jacek frappe à notre porte, nous souhaite la meilleure des chances, nous embrasse et disparaît. Nos mondes se séparent. Nous revenons dans le nôtre, ils retournent dans le leur. C’est fini. Ma mémoire commence à faire défaut, suis-je allé vivre deux années en Pologne, tout ici me semble si naturel.

La Pologne, je l’ai avalée avec toute sa crasse. Et j’ai trouvé qu’elle goûtait bon, la cervelle. Elle fait désormais partie de moi. Je l’ai introduite en moi non sans quelque crainte, crainte de m’étouffer en l’avalant. M’empoisonnera-t-elle la vie ? La Pologne, je la ramène avec moi, elle est moi. C’est un bagage lourd. Non, mon douloureux amour, nous ne nous sommes pas quittés. Comme un enfant monstrueux rejeté de tous, je te dissimule en moi. Ton infirmité, je l’assume. Je sais qu’en toi, qu’en moi, qu’en nous, tu sommeilles, inassouvie, gonflée du désir de dire, du pouvoir d’expression dont tu es encore privée.

Pour qui ne te connaît pas – qui voudrait faire la connaissance d’une vieille dame un peu folle ? –, tu fais encore et toujours peur.

Lentement, la Pologne relève l’échine et émerge telle qu’elle est en Europe. Occultée par l’holocauste, elle sort de l’obscurité où la guerre et le système totalitaire l’avaient plongée. Sa jeunesse est vigoureuse et brillante. De même que l’Europe n’est pas l’Europe sans elle, de même nous avons besoin d’entendre sa voix haute et forte. Privés de tout, les Polonais connaissent l’art de faire tout avec rien. La Pologne est un lieu naturel de mémoire ; notre imaginaire a été alimenté par les événements qui se sont déroulés sur ce territoire. C’est aussi cette fatalité historique qui fait de ce peuple ce qu’il est. Mais il est aussi autre chose…


 

 

Publié le 19 mars 2004 à 12 h 15 | Mis à jour le 25 avril 2015 à 19 h 36