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Alicia Yánez Cossio

Alicia Yánez Cossio : Et j'ai pu l'aimer... (extrait)

Trad. de l'espagnol (Équateur) par Louis Jolicœur

EXTRAIT DU ROMAN Y AMARLE PUDE… D’ALICIA YÀNEZ COSSIO

La ville entière est prise de convulsions, comme à la veille des fêtes religieuses. Sur les places, dans les marchés, les salons et les couvents, on ne parle que du crime, tous condamnent le parricide. Le peuple se prépare à assister au châtiment que recevra l’Indien. Les habitants laissent leurs tâches quotidiennes de côté ; les religieuses, dès les premières heures du matin, accourent sur la place pour être aux meilleures loges lorsque l’assassin sera exécuté ; les familles sortent de leur maison en se pressant ; les hommes abandonnent leur oisiveté ; les étudiants ferment leurs livres ; les vieillards empoignent leur bâton ; les vagabonds demandent où a lieu le spectacle ; les Indiens s’approchent craintifs et se regroupent sur un côté de la place.

Ils vont exécuter l’Indien Tiburcio Lucero, accusé de l’infâme crime de parricide. Les curieux s’entassent sur la place San Francisco pour assister à l’exécution. Ils vont participer à la sanction imposée par les juges qui détiennent le pouvoir universel de fouiller dans les replis obscurs de la conscience d’autrui. Ils vont ainsi convertir une idée abstraite en quelque chose de concret, et faire en sorte que la loi des hommes envoie un des leur dans l’autre monde.

À dix heures du matin, Tiburcio Lucero apparaît au coin de la place, encadré par un groupe de gendarmes. Aussitôt, depuis bien au-delà des collines, s’élève une clameur contre un soleil radieux et indifférent. L’Indien est monté sur une mule rachitique. On lui a attaché les mains et il porte le san-benito jaune des suppliciés. Dès qu’il arrive au pied de l’échafaud – le visage cuivré figé par la peur, les cheveux dressés sur la tête, les yeux exorbités et la bouche ouverte –, cris, insultes et imprécations fusent de plus belle, comme si chacune des personnes présentes fût le parent du père assassiné.

Au cours de la nuit, les soldats et les sacristains ont élevé une haute estrade, au pied d’une immense et impitoyable croix. L’échafaud est situé derrière les murs du couvent des franciscains. La silhouette émaciée et ténébreuse du prieur du couvent, Fray Vicente Solano, rôde autour des cloîtres. Il n’est pas sur l’estrade, debout, brandissant un crucifix et pérorant, parce que ses sempiternelles indispositions stomacales l’empêchent de quitter la cellule malodorante. Mais son esprit est bel et bien là, au centre de l’échafaud, et ses torves paroles de condamnation résonnent aux oreilles de chacun. Les prédications frénétiques, les attaques virulentes, les interminables apostrophes qu’il a déversées contre l’assassin ont ébranlé la conscience des gens et terrorisé les anges qui écoutent sa voix efféminée, tandis que là-haut, au ciel, le doux François d’Assise sent ses joues s’empourprer en écoutant ces paroles et en voyant la dureté du cœur d’un de ses fils.

Au pied de l’échafaud se trouve une rangée de sièges recouverts de velours pourpre, à l’intention des dignitaires tonsurés, de leurs compagnons chaussés de bottes et portant sables et galons, et des propriétaires terriens qui souhaitent offrir un châtiment exemplaire à leurs employés. Derrière eux se sont installées les congrégations religieuses, les novices répétant fois après fois le rosaire et murmurant la prière des morts. Les nonnes ont emmené les collégiennes en grand uniforme, les mères sont venues avec leurs enfants, et derrière elles se bousculent les sœurs converses à la langue fourchue comme celle du diable, qui déclament inlassablement la prière du Souverain Juge.

L’Indien Tiburcio Lucero a cinq enfants et une femme qui surgit au milieu de la foule en se lamentant. Elle se présente devant les implacables représentants de l’autorité, tombe à genoux et joint les mains, sans même demander clémence, sachant que ce serait en vain. Elle ne sollicite aucune compassion, elle sait qu’il n’y en a point. Elle tente seulement de dire, entre des gémissements inaudibles, qu’au moins on lui fasse la charité de lui rendre le cadavre de son Indien, autour duquel elle voudra disposer quatre chandelles de suif avant de l’enterrer dans quelque trou sur son lopin de terre, pour qu’il ne reste pas sans sépulture et ne soit pas dévoré par les chiens.

Le son ralenti des cloches et le miserere un peu faux entonné par les congrégations religieuses troublent l’air de la place. Tous, bourreau en tête, rachètent le crime en assistant à la messe de l’agonie célébrée sur une autre estrade à côté de l’échafaud. Un curé marmonne des prières à l’oreille de l’Indien, les phrases alambiquées du confiteor lui résonne dans le cerveau sans qu’il n’en comprenne goutte. On n’a de cesse de lui déclamer des exorcismes, tandis que les murmures de la foule exacerbent les esprits.

L’Indien Tiburcio Lucero reste recroquevillé, immobilisé par la peur. Il pense à la douleur qu’il va sentir quand les balles vont lui transpercer la peau. Il cherche avec anxiété sa femme et ses cinq enfants, mais de là-haut il ne voit que tonsures, têtes enveloppées de mantilles et chapeaux.

Bientôt il ne voit plus rien. Le bourreau, choisi parmi les plus rustres prisonniers de la ville pour effectuer la besogne, vient de le recouvrir d’une toile noire. Tout est prêt. Les tambours redoublent d’ardeur. Puis le silence s’installe. Tiburcio Lucero est dans l’obscurité complète. Alors qu’il croit avoir déjà traversé le seuil des condamnés, il entend le curé, venu le confesser puis l’absoudre, lui dire que s’il se repentait il n’irait pas en enfer, mais qu’il ne pouvait lui donner sa parole qu’il irait au ciel.

Tiburcio Lucero est confus, il ne comprend pas pourquoi ils l’obligent à dire qu’il se repent, et il est vrai qu’il se repent, s’ils sont sur le point de le tuer. Il va mourir sans comprendre les manœuvres des Blancs. Il va mourir sans prendre congé de sa femme et de ses enfants.

Les tirs se font entendre. L’Indien, avec sa peur, ses questions sans réponse, tombe mort. La loi du talion a été consommée. La société, l’Église, les nobles, les tribunaux ont vengé le père de Lucero.

Dolorès brûle d’indignation et de tristesse. Elle aurait voulu que son fils puisse ne rien sentir de l’intensité du drame. Elle n’est pas allée place San Francisco, mais, le front collé à la fenêtre, elle a entendu le lent mouvement des cloches, les cris de la foule, le roulement des tambours et les coups de feu. Elle a vu la scène comme un cauchemar. Elle s’est mise dans la peau de Lucero pour sentir comment la main du Tout Puissant caressait et recevait cette âme effrayée. Elle s’est mise dans les jupes de l’Indienne pour sentir la sueur et la palpitation de ses artères tendues tout le long de son corps. Elle est entrée dans les yeux des cinq enfants, et ne peut effacer de ses rétines l’image du père effondré, la chemise ensanglantée.

Tout ce qu’elle arrive à faire pour ne pas sentir qu’elle participe à cet acte, pour atténuer la honte de constituer une partie, fût-elle minime, de la race humaine, et pour adoucir la tension qui l’envahit, c’est de s’asseoir sur sa chaise, de chercher la plume d’oie qui sert si rarement, le bout de papier qui surgit presque par miracle, l’encrier sec auquel elle ajoute une goutte d’eau qui ressemble plutôt à une larme, pour se mettre lentement à écrire. […]

Publié le 4 février 2004 à 11 h 19 | Mis à jour le 25 avril 2015 à 18 h 13