À lui seul, le titre annonce déjà tout un programme : ça fourmille de vie dans ce recueil de contes à première vue inclassable, ça déborde d’imaginaire, et la frontière entre monde animé et inanimé s’estompe au fil des pages.
D’emblée, le lecteur est frappé par la force évocatrice avec laquelle Heather O’Neill conduit chacune de ses histoires, les métaphores surgissant presque à chaque ligne (peut-être un peu trop par moments, mais bon ça fonctionne, ne rechignons pas sur les détails), les personnages prenant vie aussitôt qu’ils entrent en scène. La force de ces récits, qui épousent les lois du conte en les renouvelant d’un texte à l’autre, repose en grande partie sur l’habileté de Heather O’Neill à conduire ses histoires, à manier le storytellingavec une évidente adresse et un plaisir tout aussi évident. « J’en ai ma claque d’être humain, laisse tomber un des personnages. C’est une punition. » L’auteure se révèle-t-elle ici par cette boutade ? Parions plutôt qu’elle ne veut pas se laisser enfermer dans quelque catégorie et offre la même liberté à ses personnages.
D’une imagination débordante, ce qu’illustre la vingtaine de contes regroupés dans ce recueil, elle ne craint pas de revisiter certains contes classiques pour nous en offrir une version de son cru. Elle rend ainsi hommage aux auteurs (Andersen, Collodi) qui ont sans doute concouru à nourrir son imaginaire, tout en affirmant sa propre voix. Heather O’Neill prend soin d’ancrer chacun de ses contes dans une réalité spatio-temporelle qui, tout en donnant au lecteur les repères requis pour lui permettre de se situer dans un monde virtuellement probable, transforme ces mêmes repères pour en abolir les limites. Fabulation et fantaisie sont ici les sésames qui permettent au lecteur d’être partie prenante de cet univers pour le moins singulier.
Le premier texte, « L’ours et le Tzigane », illustre éloquemment l’art dont fait preuve Heather O’Neill pour mener une histoire. Le conte débute au moment où un enfant raconte à ses soldats de plomb une histoire qui met en scène un Tzigane et un ours. L’enfant, se lassant de jouer, ou appelé par ses parents, abandonne ses soldats de plomb et tous les personnages convoqués pour le jeu se voient condamnés à demeurer figés sur place à moins qu’ils ne s’animent d’une vie propre, ce que leur permet la fée O’Neill qui veille sur eux et leur permet de poursuivre le jeu en l’absence de l’enfant. Le lecteur se rend-il alors compte qu’il vient de prendre la place de l’enfant dans l’histoire ? C’est ce pacte, renouvelé d’un texte à l’autre, qui nous est d’emblée soumis. « Telles sont les lois improbables qui gouvernent un univers créé par un enfant », conclura une voix qui prendra le relais de la narration au cours du récit.
Cet univers, on l’aura compris, exige du lecteur qu’il s’abandonne à la fantaisie des histoires qui lui sont ici racontées. Pour paraphraser Ricœur, les événements sur lesquels reposent ces histoires ne sont que des occurrences, ils auraient pu tout aussi bien se produire comme ne pas se produire. Il vous appartient maintenant de les lire, comme de ne pas les lire. Mais vous vous priveriez d’un plaisir certain.
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