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Philippe Archambault, Laurence Daigneault Desrosiers, Dominique Garand

UN QUÉBEC POLÉMIQUE

ÉTHIQUE DE LA DISCUSSION DANS LES DÉBATS PUBLICS

Hurtubise, Montréal, 2014
427 pages
44,95 $

Les débats d’idées ont ceci de profondément bénéfique qu’ils permettent, dans un monde idéal, une sorte de catharsis sociale. Qu’arrive-t-il cependant quand les polémistes quittent l’arène des arguments fondés sur la raison (logos) pour s’en prendre à la personne du débatteur (ethos) adverse ? Autrement dit, qu’advient-il de l’affrontement lorsque les coups sous la ceinture deviennent en quelque sorte la règle ? Voilà quelques-unes des questions que pose l’ouvrage Un Québec polémique, collectif sous la direction de Dominique Garand, professeur d’études littéraires à l’Université du Québec à Montréal. La thèse principale de Garand consiste à démontrer que la polémique est au Québec une question qui tient plus du rapport de forces entre les représentants d’idées que de la confrontation et du heurt de ces mêmes idées.

Pour ce faire, les auteurs recourent à une approche théorique située au carrefour de la rhétorique argumentative et de l’analyse du discours. Le concept d’ethos, compris comme une construction discursive de la personne de l’énonciateur, est ici privilégié dans ses multiples dimensions (ethos préalable, textuel, dérivé, etc.), afin d’établir un positionnement dans une scénographie plus large. L’ethos s’accompagne en contrepartie de l’érection d’un anti-ethos, mise en discours de la figure adverse par divers procédés de nomination, que la cible soit collective, générique ou individuelle. Dans ce dernier cas, le recours à l’argument ad hominem, visant directement l’autre, semble primer, dans la mesure où l’énonciateur ne quitte pas les paramètres institués de la polémique en cours. Les écrits de Pierre Falardeau viennent étayer certains dispositifs argumentaires ad hominem, dont l’insulte et l’invective sont l’arme privilégiée. Après ces quelques détours méthodologiques, les chercheurs se mettent en frais d’analyser des polémiques marquantes des années 1990.

Certains sujets sont propices à polariser les échanges et à faire monter les intervenants aux barricades. L’identité nationale est sans contredit le plus chaud d’entre eux, comme en font foi les exemples retenus. Le cas d’Esther Delisle, par exemple, est symptomatique de cette tendance. Delisle publie à l’époque (1993) une thèse sur l’antisémitisme et le fascisme de Lionel Groulx (Le traître et le Juif). Son entreprise est battue en brèche par plusieurs détracteurs au sein de la presse québécoise, et ce, avant même sa sortie. Or les auteurs du collectif montrent bien que le débat entourant Le traître et le Juif n’a pas eu lieu, malgré ses réactualisations ultérieures (1998, 2002). Plutôt que de discuter les appartenances idéologiques de Groulx, les polémistes engagent la confrontation sur l’appartenance du nationalisme québécois à des idéologies fascistes et antisémites. Les dossiers Mordecai Richler, à propos de l’ouvrage Oh Canada ! Oh Québec ! Requiem pour un pays divisé (1992), et Monique LaRue, sur son opuscule L’arpenteur et le navigateur (1996), viennent corroborer la thèse d’un « dialogue de sourds » au cœur des débats en apparence les plus engagés.

La conclusion porte quant à elle sur le rôle imparti aux blogues dans le débat d’idées, ainsi que sur leur absence de règles éthiques et déontologiques. Par son manque d’instance critique permettant une synthèse des diverses opinions, la cyber-agora serait moins un lieu d’échanges visant le consensus qu’un espace de « coexistence dans le dissensus ». Enfin, un bref coup d’œil sur l’affaire Bertrand Cantat (2011) vient clore le parcours critique, toujours développé de main de maître et qui témoigne à coup sûr d’un souci constant du lecteur profane. À ce titre, la construction d’Un Québec polémique est judicieuse : chaque concept amené, chaque procédé rhétorique sont systématiquement accompagnés de démonstrations concrètes. Le lecteur insatiable trouve en annexe un texte supplémentaire, revenant sur l’injure et l’invective, ainsi qu’une synthèse éclairante du cadre méthodologique adopté. Le tout s’accorde aux visées fondamentales de la rhétorique : l’ouvrage, par la finesse de son argumentation serrée, convainc ; par sa volonté sensible de rendre accessible le sujet qu’il embrasse, il séduit. Une belle réussite.

Publié le 29 octobre 2014 à 9 h 05 | Mis à jour le 4 novembre 2014 à 13 h 20