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UN MEMBRE PERMANENT DE LA FAMILLE

Numéro 139

Russell Banks

UN MEMBRE PERMANENT DE LA FAMILLE

Trad. de l’américain par Pierre Furlan
Actes Sud, Arles, 2015
239 pages
36,95 $

« [O]n risque de m’envoyer en taule, vous savez, si j’ai l’air de vouloir chourer des trucs dans ces caisses ou d’entrer dans le bâtiment. » Avertissement au lecteur : si de tels doublages vous agacent, rabattez-vous sur la version originale, ce que j’aurais sans doute dû faire n’était une certaine paresse. De tels exotismes linguistiques, vous en trouverez dans chacun des textes réunis ici. Je dis bien réunis, car il ne semble pas que le projet repose sur une intention autre que celle du regroupement proposé dans le livre. Cela dit, ce recueil de nouvelles vaut le détour, assurément. Les textes qu’il regroupe mettent en scène des personnages auxquels on s’attache, comme cet homme à qui l’on vient de transplanter un nouveau cœur qu’une femme veut à nouveau entendre battre, ou cet invité à une fête de Noël chez son ex-femme, ou cette femme dans la nouvelle intitulée « Blue », qui transporte sur elle trois mille cinq cents dollars en coupures de cent pour pouvoir payer comptant la voiture de ses rêves qu’elle s’apprête à s’offrir. Mais le rêve de cette dernière tournera vite à la désillusion, voire au cauchemar, et c’est le plus souvent ce qui attend les personnages de ce recueil regroupant douze textes dont la plupart ont déjà paru dans différentes revues.

Désenchantement annoncé ou déjà vécu, ce n’est pas la finale qui compte ici, les nouvelles étant en quelque sorte conçues comme une chute du début à la fin. Une chute soudaine et permanente, comme une cage d’ascenseur qui s’affaisse lentement dès qu’on y met le pied. On a beau appuyer sur tous les boutons du tableau lumineux, l’appareil semble programmé pour ignorer les commandes des passagers. Les personnages d’Un membre permanent de la famillesont constamment déstabilisés, et cet état, cet inconfort se transmet rapidement au lecteur, constituant l’essence même de chaque nouvelle. « Je ne suis pas sûr d’avoir envie de raconter cette histoire qui parle de moi », nous dit d’emblée le protagoniste de la nouvelle éponyme, et nous voilà aussitôt épinglés, scotchés au dévidoir de cette histoire qui se met en branle par une hésitation, un refus de ce que l’on devine être un épisode peu glorieux. Par-dessus tout, Russell Banks est un fin observateur de nos proches voisins du Sud (d’où sans doute l’agacement linguistique mentionné précédemment), de cette classe dite moyenne qui s’effrite peu à peu et qui n’en continue pas moins de vivre dans la poursuite du rêve américain si cher à Walt Disney. C’est cette vision cryogénisée que Russell Banks évente ici, non sans compassion pour les personnages qu’il sacrifie à l’autel du réalisme.

Publié le 9 juillet 2015 à 13 h 27 | Mis à jour le 9 juillet 2015 à 13 h 27