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Sándor Márai

UN CHIEN DE CARACTÈRE

Trad. du hongrois par Georges Kassai et Zéno Bianu
Albin Michel, Paris, 2003
213 pages
29,95 $

Écrivain bourgeois, intellectuel, voyageur, chroniqueur à la Frankfurter Zeitung, Sándor Márai (1900-1989) compte parmi les voix majeures de la littérature hongroise. Les éditions Albin Michel continuent de le révéler au lectorat francophone en faisant paraître deux de ses œuvres inédites en français. Dans Mémoires de Hongrie, rédigé en 1972, l’auteur évoque la vie quotidienne à Budapest entre la défaite des nazis et son exil en 1948. Ces tristes années d’après-guerre ont été assombries par la soviétisation de la Hongrie. Datant de l’entre-deux-guerres, Un chien de caractère est, de l’aveu de Márai, un « petit livre humoristique » écrit « au faîte de [sa] jeunesse insouciante ». Il a pour protagoniste Tchoutora, un chien hirsute et insoumis que Monsieur offre à Madame la nuit de Noël 1928, afin d’égayer une existence aigrie par la crise économique. L’intérêt de la narration ne se limite pas au récit des méchancetés du héros quadrupède : l’écrivain esquisse un tableau des mSurs budapestoises à partir du quartier de Krisztina qu’il a lui-même longtemps habité.

Les lecteurs qui ont aimé Les braiseset L’héritage d’Esther retrouveront avec bonheur dans Mémoires de Hongrie le ton unique de Sándor Márai, composé de sensibilité, de tension dramatique et de nostalgie, de même que ses thèmes-clés, tels l’élucidation du passé, le face-à-face ou l’ambiguïté des êtres. Les plus belles pages du livre portent sur les efforts de l’auteur pour saisir l’homo sovieticus lors du siège de l’Armée rouge, sur le désolant spectacle offert par Budapest en ruines et sur le souvenir d’écrivains hongrois, de Gyula Krúdy (1878-1933) à Dezsö Kosztolányi (1885-1936). Le livre s’achève quand l’auteur se résigne à quitter un pays où il n’est même plus permis de se taire librement. Moins percutant, Un chien de caractère se donne à lire pour ce qu’il est : un roman léger qui prend l’allure d’un conte moral. Comme Joseph Roth, Arthur Schnitzler et Stefan Zweig, Sándor Márai demeure le perspicace mémorialiste d’une aristocratie de l’intelligence balayée avec les dernières cendres de l’empire d’Autriche-Hongrie.

Publié le 1 juin 2005 à 12 h 56 | Mis à jour le 27 janvier 2015 à 19 h 26