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Alberto Manguel

UN AMANT TRÈS VÉTILLEUX

Leméac, Montréal/Actes Sud, Arles, 2005
88 pages
19,95 $

Drôle d’histoire, vraiment, que celle d’Un amant très vétilleux ! Anatole Vasanpeine, obscur employé des Bains-Douches municipaux, rencontre un maître japonais qui l’initie à la photographie. Miraculeux pour Anatole ! Il pourra enfin, à loisir, immortaliser l’objet de son unique passion : les corps anonymes qu’il aime contempler, en tapinois. Mais là s’arrête la perversité de notre voleur d’images. Car Anatole Vasanpeine est le photographe des détails. Il ne prend jamais en photo les corps entiers des clients mais des détails, juste, comme un voleur de vues saisies par le trou de la serrure. Le mode narratif qu’a choisi Alberto Manguel est presque aussi curieux que son personnage : comme Anatole est mort en même temps que son œuvre, dans un incendie, c’est donc grâce aux carnets laissés par le photographe que le lecteur accède à cette fiction-biographie, le roman se donnant à lire comme un témoignage crédible, pour ne pas dire vraisemblable, et les références du narrateur hésitant (consciemment, cela va de soi) entre imaginaire et authenticité. La fiction offre ainsi à Alberto Manguel l’occasion de saluer des amis ou des connaissances, comme dans cette note au bas de la page 61 renvoyant à un bibliophile qui existe bel et bien : « Obligeamment prêté par M. Jean-Michel Richet, de la librairie Joseph Gibert, à Poitiers ».

La ville de Poitiers, admirablement décrite (c’est l’art des connaisseurs et le privilège de ses coutumiers !), est d’ailleurs l’autre grande protagoniste de ce roman, sinon la principale – comme en atteste la toute première phrase : « La ville de Poitiers est unique parmi les villes de France ». Avec la photographie et sa variante, la pratique « vasanpeinienne » d’icelle : « La différence entre photographier et voir, c’est que dans le premier cas l’action perdure pour toute l’éternité, tandis qu’elle se produit dans le deuxième en une fraction de seconde qui ne suffit jamais à mes sens affamés ».

Le pseudo-genre libertin du roman ne fait que renforcer la malice complice que l’auteur s’emploie à y mettre, avec force clins d’œil aux lecteurs. Entre étrangeté et drôlerie – agrémentées de l’inventivité intarissable et fulgurante d’Alberto Manguel.

Publié le 13 juin 2006 à 19 h 38 | Mis à jour le 13 juin 2006 à 19 h 38