Catherine Perrin

TROIS RÉVEILS

XYZ, Montréal, 2020
173 pages
19,95 $

L’artiste aux multiples talents, claveciniste, connue de tous comme une animatrice exceptionnelle, signe, après La femme discrète, un deuxième livre dans lequel elle transpose avec doigté certains faits de sa propre vie. La passion pour la musique est au cœur du roman : l’émerveillement qu’elle suscite, le pouvoir qu’elle exerce sur les êtres, et aussi la rigueur qu’elle demande à ses interprètes professionnels.

Trois réveils raconte l’histoire d’Antoine, hautboïste, qu’une révélation secoue littéralement à la fin de ses études au Conservatoire. Bien qu’ayant obtenu son diplôme, il se compare avec le confrère Olivier à qui tout réussit naturellement, pour qui tout est facile. Antoine prend la mesure de son propre talent, voit un surdoué en Olivier, un génie que lui n’est pas. Il perd confiance en ses moyens, voyant dans son stress chronique une menace à sa santé mentale déjà mise à l’épreuve par un trouble affectif bipolaire.

Des allers-retours dans le temps et des ellipses coupent la suite logique du récit. Néanmoins, les trois parties qui le composent s’ouvrent chacune sur un réveil du personnage qui illustre un temps fort de son évolution. Au premier réveil, Antoine, survolté, le cerveau en ébullition, est persuadé d’avoir découvert les origines de la musique remontant à Homo sapiens. S’imaginant en superhéros, il croit devoir sauver le monde par la musique. Il lui faut diffuser la nouvelle de toute urgence. Placé au début du roman, cet épisode maniaque évoque la terrible maladie apparue chez Antoine à sa première année de Conservatoire.

La deuxième partie s’amorce alors qu’il se réveille dans un lit d’hôpital, après avoir abandonné sa médication. Au contact de sa sœur, de Geneviève, l’amour de ses dix-sept ans qui a abandonné le violon pour la médecine, et de Leila, dont il a partagé la vie, il sent qu’il ne sera jamais adéquat. Cette prise de conscience soudaine lui procure un étrange soulagement. Effectivement, dans les épisodes suivants, le narrateur suit Antoine qui a réintégré son quotidien ; il gratte des anches pour son hautbois, joue dans le métro aux heures de pointe, fraternise avec sa vieille amie Sarah, chanteuse d’opéra, qui lui raconte son aventure avec le chef d’orchestre prédateur sexuel ; il marche dans les rues, écouteurs aux oreilles, réceptif aux émotions que lui apporte la musique. Sa créativité s’exprime aussi dans la préparation, puis l’exécution d’un numéro pour capter l’attention des passagers matinaux du métro. Antoine vit de peu, mais se sent libre.

C’est au chevet de son père mourant que se réveille Antoine au début de la troisième partie. Ce père, mélomane exigeant dont il ne s’est jamais senti proche, est au bout de sa course. Le fils est secoué. Il a partagé avec lui des morceaux de musique depuis qu’il le sait malade. Ce matin-là, un souvenir lui revient : son père les yeux fermés, concentré à l’écoute du deuxième mouvement du premier quatuor de Beethoven. « Je serais peut-être mort si tu n’étais pas entré dans la pièce […] [m]ais je serais mort de beauté », avait-il dit à son fils adolescent lui-même ébloui. Antoine place les écouteurs de son iPod dans les oreilles de son père à l’agonie, espérant qu’il puisse encore entendre. Son baiser d’adieu, l’ultime partage. Apaisement.

Trois réveils s’avère un roman d’une rare beauté, traversé par une sensibilité que traduit un style exceptionnel. En plus, l’autrice nous donne le loisir d’entrer plus à fond dans son univers musical, grâce à la liste en annexe des œuvres commentées dans le roman.

Publié le 27 juillet 2020 à 12 h 00 | Mis à jour le 22 juillet 2020 à 12 h 07