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Siri Hustvedt

TOUT CE QUE J’AIMAIS

Trad. de l'américain par Christine Le Bœuf
Léméac, Montréal/Actes Sud, Arles, 2003
456 pages
32,95 $

La satisfaction après la lecture de Tout ce que j’aimais n’est que le commencement du festin. Car, longtemps encore, livre refermé, on se sent habité par l’histoire. Ce roman nous réconcilie avec les douceurs du quotidien dans leur densité. C’est un livre intimiste et sensuel. D’ailleurs, il y est surtout question de sensations. De vibrations.

Ce voyage dans les années 1970, à New York, aux côtés de deux couples d’artistes, qui habitent deux appartements voisins, irrigue et apaise. Attention, ce beau quotidien, paisible, jamais ennuyant, n’est pas insipide. Car le destin frappe cruellement, sans crier gare. On suit, dans l’intimité de six protagonistes, des vies qui se mêlent, se défont, se brisent. On plonge dans les abîmes de l’enfer avec le fils unique d’un des ménages, on porte le deuil de l’enfant disparu avec l’autre, éprouvant les profondeurs de la tristesse, si parfaitement peinte. Nous vibrons à leurs désarrois, nous anticipons les bouleversements, leurs visions deviennent peu les nôtres. Comme dans une famille.

Mais comme dans une famille, en dépit du tragique des situations, on retient avant tout les belles choses de la vie. On devient attentif aux détails qui sculptent les amitiés, les relations. Cette promiscuité ordinaire entre deux foyers est l’occasion de réflexions sur l’art, l’artiste, la couleur, la modernité, la vie. Il s’agit d’instants fugaces où l’auteure colore notre palette de nuances picturales : « [L]a façon dont Bill avait représenté son père me rappelait la peinture hollandaise du XVIIe siècle, mais sans l’illusion de la profondeur ». Ainsi, les tableaux sont donnés à voir, donc deviennent réels.

C’est bien ce côté authentique qui ressort du roman de Siri Hustvedt. Un épanouissement, comme une nostalgie, pas mélancolique, flotte au-dessus de cette histoire. On se sent en paix, presque en sécurité. Car incidemment, on occupe un espace nécessaire à l’élaboration de cet édifice littéraire. On y a notre place.

Siri Hustvedt parvient à garder une certaine distance, comme une retenue sensorielle, extraordinaire, qui lui permet de durer et de nous rejoindre. Laissons-la nous emmener là où elle vit, où nous vivons tous : dans le récit imaginaire que nous nous faisons de nos vies. Au bout de son rêve. Au bout des nôtres.

Publié le 30 septembre 2003 à 12 h 04 | Mis à jour le 9 janvier 2015 à 18 h 39