Il semble bien que l’énigme Talleyrand soit inoxydable. Que les biographes s’acharnent à la décoder s’ils s’en croient capables, jamais le personnage ne livre ses secrets. Du moins pas tous. Le portrait de Talleyrand que trace David Lawday insiste plus que d’autres sur sa vision prophétique de l’Europe, mais il laisse lui aussi persister le mystère en ce qui a trait, par exemple, à la conception que ce génie de la diplomatie se faisait de l’honnêteté ou même de l’intérêt de la France. Cela fixe une première limite au travail de l’auteur ; il la partage avec, me semble-t-il, d’autres biographes de Talleyrand.
Il faut savoir gré à Lawday de nous avoir dispensés des notes infrapaginales que les auteurs en mal de cuirasse universitaire multiplient à plaisir. Il s’est plutôt fixé comme objectif d’offrir un texte abordable, fluide, détendu. Pour parvenir à ce résultat, il a cependant résumé, synthétisé, abrégé. Là où Lacour-Gayet nuançait et expliquait, Lawday se satisfait d’offrir ses verdicts en version précipitée. Lacour-Gayet remplit trois tomes de plus de 400 pages (Talleyrand, Payot, 1947), tandis que Lawday n’offre qu’un tiers de cette prose. On ne lui en ferait pas le reproche si cette brièveté (relative) ne le conduisait à des simplifications souvent discutables. Sous sa plume, Talleyrand perd de sa complexité, autant dire qu’on l’ampute de sa caractéristique essentielle.
Lawday aura eu le mérite d’entrevoir mieux que ses prédécesseurs les liens qui, malgré leur conflit tout récent, se nouaient déjà entre Londres et Washington. Certes, le siècle écoulé a rendu ostensibles les relations privilégiées qu’entretiennent les pays anglophones, mais le biographe a montré du flair en les pressentant dès leur première manifestation.
Talleyrand s’enrichit en vendant son habileté à tous les intérêts, il fit commerce de documents officiels confiés à sa garde, tout en prétendant avoir toujours servi les meilleurs intérêts de la France. Cela lui vaut une réputation sulfureuse ou pire. En revanche, il défendit la paix contre un Napoléon mégalomane et tyrannique et charpenta un équilibre européen qui, malgré tout, résista pendant un siècle. Là où Napoléon préparait la guerre, Talleyrand jetait les bases du libre-échange. Comment conciliait-il sa vénalité avec l’intérêt public, voilà ce qui, après comme avant Lawday, demeure opaque.
ESPACE PUBLICITAIRE
DERNIERS NUMÉROS
DERNIERS COMMENTAIRES DE LECTURE
Loading...
DERNIERS ARTICLES
Loading...