Aki Shimazaki

SUISEN

Finaliste au Prix des libraires 2017
Leméac, Montréal/Actes Sud, Arles, 2016
161 pages
19,95 $

« Je me regarde dans le miroir sur la porte de l’armoire. »

Gorô Kida, président de l’entreprise Sakaya Kida fondée par son grand-père, ajuste sa cravate de soie en égrenant les signes de sa réussite et motifs de son autosatisfaction.

Au premier chef, le titre de président d’une entreprise réputée dont, seule ombre au tableau, il ne détient pas la majorité des parts, mais ça viendra, croit-il, quand la deuxième épouse de son père mort quittera la vie active. Puis son mariage, qui dure depuis 23 ans avec une femme de bonne famille, réservée, qui feint d’ignorer ses frasques et qui lui a donné deux enfants dont un fils qu’il ambitionne de faire son successeur. Non la moindre des étoiles à son tableau, sa maîtresse, la célèbre actrice Yuri K., qu’il s’apprête à rejoindre lors d’une réception organisée en son honneur. Excité à l’idée de passer la nuit avec elle, après deux mois d’absence en raison d’un tournage, il devra, frustré, se rabattre sur sa deuxième maîtresse, car par habitude il en garde toujours au moins deux, se racontant que « [c]’est la prérogative des hommes virils et de pouvoir ».

Aki Shimazaki fait le portrait d’un homme si imbu de lui-même, si narcissique, que ça frise la caricature. Il croit exceller à assumer ses fonctions de président en organisant chaque année des réunions d’anciens camarades de classe, en cultivant des relations mondaines avec les clients dans des bars chics et en affichant la collection de photos où il apparaît avec des célébrités. Aussi se dit-on, dès les premières pages, que la seule transformation possible passera par une chute vertigineuse. Mais comment s’amorcera-t-elle, qui osera lui dessiller les yeux dans une société où les classes et les rôles sociaux sont étanches, où l’on attache un grand prix à la réserve et au tact ? Par petites touches, dans un style sobre et efficace, la romancière éclaire la source de ce contentement de soi de l’adulte, par l’enfance du personnage, frustré de ne pas briller dans le regard d’autrui comme sa demi-sœur talentueuse. C’est l’enfant blessé devenu Narcisse, mythe grec qu’évoque le titre Suisen, fleur de narcisse, en français.

La Japonaise d’origine Aki Shimazaki, émigrée au Canada en 1981, vit à Montréal depuis 1991. Elle publie directement en français des romans qui nous introduisent avec finesse dans la société japonaise moderne. Suisen est son treizième livre.

Publié le 22 juin 2017 à 16 h 43 | Mis à jour le 22 juin 2017 à 16 h 43