Numéro 98

Nadine Bismuth

SCRAPBOOK

Boréal, Montréal, 2004
392 pages
25,95 $

Cela démarre comme une énième autofiction – ce nouveau genre à la mode – qui nous fait craindre d’emblée que Nadine Bismuth, l’auteure prometteuse de Les gens fidèles ne font pas les nouvelles, paru en 1999, ne se soit laissée aller à suivre le courant. Il est vrai qu’en surface, l’exposé tragicomique des démêlés sentimentaux de la protagoniste ne sont pas sans évoquer Le problème avec Jane de Catherine Cusset. Et s’il y a bien – peut-être – ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé et un milieu littéraire pareillement évocateur, elle n’est pas fortuite ; Annie Brière, l’héroïne, étudiante en création littéraire à l’Université McGill qui brûle d’être publiée et découvre le microcosme littéraire montréalais, évoque inévitablement Nadine Bismuth elle-même, jeune écrivaine ayant fréquenté la même alma mater.

Mais j’ai le sentiment qu’à peu de choses près, la similitude entre Nadine et Annie s’arrête là et que finalement, tout ça n’a aucune importance : car cette trop évidente facilité nous fait pressentir l’audace sous-jacente du récit. D’ailleurs, selon l’éditeur, Scrapbook n’est pas une autofiction mais une parodie d’icelle. De fait, les détails croustillants y sont rares – et toujours mentionnés à bon escient -, et l’auteure ne manque pas de brocarder l’autofiction à tendance pornographique. Mais l’exposé de Nadine Bismuth va plus loin encore : en réalité, plus qu’une parodie, Scrapbookest une véritable illustration des limites de l’autofiction. Car enfin, Nadine Bismuth a-t-elle composé son scrapbook personnel ou bien a-t-elle écrit le vrai-faux scrapbook de la prétendue vie de la pseudo-inventée Annie Brière ? La démonstration est magistrale et la mise en abyme, vertigineuse : car on comprend enfin de quelle manière le « recyclage » de bribes biographiques réelles destinées à alimenter un contenu fictionnel comporte le risque que l’autofiction modifie à son tour la vie de l’écrivain, influence son rapport aux autres et, au final, pollue inévitablement la matière auto-fictionnelle elle-même.

Pétillant, intelligent, un brin fantasque, Scrapbook – un roman pourtant volumineux – se lit en un éclair. Le style, ambitieux et mature, ne manque ni de panache ni de jubilation. Un vrai régal.

Publié le 21 février 2005 à 15 h 48 | Mis à jour le 11 novembre 2014 à 14 h 23