Louis Hamelin

SAUVAGES

Boréal, Montréal, 2006
291 pages
22,50 $

Titre adéquat et que justifient les humains comme le décor, les ambitions comme l’écriture. La nature, malgré les voracités des exploiteurs, demeure sauvage. Les humains qui y roulent, y baisent, y récupèrent possèdent comme principal capital un sens peu négociable de la liberté qui tient lui aussi de la sauvagerie. On y parle dru, on enjambe forêts et rivières à la façon des bottes de sept lieues, on y oublie le journalisme, la littérature et même son identité au profit d’une renaissance. On se retrouve à des centaines de kilomètres de la ville dont on ne rêve même plus. On connaît quelqu’un qui a connu l’ami de l’autre et cela suffit pour que la parole aille à l’essentiel, qu’elle rattache en un instant des humains apparemment ensauvagés et pour que ce qui aurait pu n’être qu’une brassée d’anecdotes soit un hommage à l’amitié, au prochain millénaire, à l’amour.

Louis Hamelin parle des humbles et des authentiques avec affection et admiration. Il préfère leurs sentiments bruts et pudiques aux artifices des cénacles snobinards. Mieux vaut le mythe de Mohamed Ali que les Pettigrew. Les siens, il les sait capables, pour l’amitié et rien d’autre, de rescaper le poivrot qui croupit dans sa solitude et sa saleté, comme il les sait incapables de régenter les existences. Sans ce doigté, la langue qu’écrit Hamelin blesserait même les épidermes rugueux. Elle est, en effet, sarcastique, caricaturale, barbelée. « T’as pas l’air de comprendre, Aurély. Ils mettent du ketchup mauve sur leurs hamburgers. Un souper en tête à tête, c’est un pot de Nutella avec deux cuillers. » Mépris ? Condescendance ? Pas un instant. Mais, parce que le respect imprègne toutes choses, l’œil voit les gens comme ils sont et l’écriture s’ensuit.

La chaleur humaine donne son unité à ce superbe vagabondage et à cette galerie de portraits. Que l’immense marcheur Jackson Crier connaisse ou pas Jacob et qu’un fervent de Gérard de Nerval effectue ou non son retour sur terre dans un Nord peu romantique, cela importe peu, puisque Louis Hamelin les loge, les uns comme les autres, dans un monde de vérité, de naturel, j’allais dire d’attachante sauvagerie. La langue est compacte, dense, mordante. Comme Hamelin n’a rien du sadomasochiste, son écriture honore les humbles et ne griffe que les icônes. Tant pis pour ceux qui pérorent à L’Express pour y débaucher des aborigènes ou qui arborent bermuda dans le square voisin.

Publié le 7 juin 2006 à 18 h 39 | Mis à jour le 7 juin 2006 à 18 h 39