Annie Cohen-Solal

SARTRE

UN PENSEUR POUR LE XXIe SIÈCLE

Gallimard, Paris, 2005
159 pages
24,95 $

On se rappellera que, pour le Jean-Paul Sartre de Questions de méthode (1960), le marxisme représentait l’« indépassable philosophie de notre temps ». Pour Annie Cohen-Solal, ce serait plutôt l’ensemble de la pensée de Sartre, tant sur les plans philosophique, littéraire, politique que moral, qui tiendrait le rang d’incontournable horizon de notre culture. En effet, l’œuvre de ce touche-à-tout de génie a contribué à une compréhension en profondeur du siècle passé, et de nos propres problématiques et obscurités.

L’auteure, considérée comme la principale biographe de Sartre, nous offre, ici, un portrait complet tant de la vie mouvementée que de l’œuvre dense et touffue d’un des plus grands intellectuels du siècle dernier. On sait que Sartre est né entouré de livres : il aurait même commencé à écrire dès l’âge de huit ans ! Il se disait « né » de l’écriture, celle-ci aurait même généré sa vie. Issu de la petite bourgeoisie intellectuelle, l’homme emprunta un parcours qui le mènera vers l’exploration de territoires très diversifiés du Savoir, à l’image de l’immense bibliothèque du grand-père Schweitzer contenant plus de mille livres, qui fascinaient tant l’enfant.

Cette exploration des multiples aspects de la connaissance – on a qualifié Sartre de « passeur culturel » – commence avec la littérature, une rencontre avec Paul Nizan, qui a aussi le désir d’identifier le « Mal » dans le monde. C’est à la même époque qu’il fera la rencontre de Simone de Beauvoir : ils vont conclure un « pacte » en ce qui regarde le partage de leurs vies, de leurs connaissances, de leurs œuvres.

D’autre part, la phénoménologie de Husserl va constituer le socle de la démarche philosophique sartrienne inscrite dans L’être et le néant en 1943. Auparavant, en 1938, le roman La nausée nous révélait la contingence selon Sartre. Ce livre a pu être considéré comme une sorte de « traversée du désert », à une réflexion sur l’« homme seul ». À ce moment, nous sommes encore loin de l’intellectuel « engagé » de 1945 Mais l’« univers sartrien » est en train de naître.

Sartre dit que c’est le deuxième conflit mondial qui a fait « basculer » le social dans son existence : la pièce de théâtre Les mouches, montée en 1943 sous l’occupation allemande, parle, en effet, essentiellement de liberté. La fameuse pièce Huis clos, créée en 1944, poursuit l’aventure sartrienne en illustrant ses thèses philosophiques. L’écrivain est désormais engagé à promouvoir partout la liberté : ce sera sa « fonction sociale » de dénoncer toutes les injustices possibles. La fondation de la revue Les Temps Modernes en 1945 le consacrera grand polémiste.

C’est pendant les années cinquante que Sartre se rapprochera du marxisme et du PCF. Son engagement se fait plus « concret » : il sera à l’écoute des mouvements de libération de son temps, et deviendra le philosophe des « sans-voix ». Il va ainsi se retourner complètement contre l’humanisme bourgeois duquel il est issu. Ce qui n’empêchera point sa rupture avec les communistes et l’URSS pour des raisons idéologiques et politiques. Il sera alors le « philosophe au secours de la société », la « conscience de son temps ». Les années soixante révèlent un Sartre excessivement créatif, fébrile. En 1960, paraît La critique de la raison dialectique qui tente de relier l’existentialisme et le marxisme afin de rendre intelligible le « sens de l’Histoire ». Et, en 1964, l’étonnante autobiographie intitulée Les mots ramenait Sartre à la littérature. Ne désirant point être défini par « le regard de l’autre », il refusera, la même année, le prix Nobel de littérature.

Mai 1968. Cette explosion sociale, on le devine, accaparera toute l’attention de Sartre. Il va prendre parti, comme Herbert Marcuse, pour les « sans-espoirs » et cherchera à recréer l’avenir en s’investissant – avec les étudiants – dans ce vaste mouvement social d’une ampleur rarement vue. Il va aussi participer à la création de l’agence de presse révolutionnaire Libération, et à la fondation du quotidien du même nom. Sur le plan de l’écriture, il travaille depuis trente ans sur Gustave Flaubert : la vie, l’œuvre et son contexte. Ce qui donnera L’idiot de la famille dont les trois premiers volumes paraissent en 1971 et 1972 : cette étude a pu être considérée comme l’achèvement de l’œuvre sartrienne.

À partir de sa soixante-dixième année, Sartre entre dans ses « années d’ombre » et dépérit peu à peu. Il s’éteindra le 15 avril 1980 à Paris, nous laissant une œuvre immense à découvrir ou à redécouvrir en regard de notre temps.

Publié le 23 novembre 2005 à 22 h 05 | Mis à jour le 12 novembre 2014 à 9 h 59