Éva Böröcz

ROZMARING

CHRONIQUES D’UN VILLAGE

Hurtubise, Montréal, 2017
364 pages
24,95 $

Situé près de la frontière entre la Hongrie et la Slovénie, le village deRozmaring– en français romarin – est témoin depuis toujours des nombreux bouleversements qui ont eu lieu dans ce coin du monde. Depuis le début du XXesiècle, alors qu’ils vivaient sous l’autorité de l’empereur d’Autriche François-Joseph – aussi roi apostolique de Hongrie –, jusqu’à la tombée du rideau de fer en 1956, les Magyars ont connu mille vicissitudes. Émigrée à Montréal dans les années 1950, Éva Böröcz raconte de l’intérieur les soubresauts de son pays natal.

« Egy, kettő, három. » Un, deux, trois, en hongrois… Ainsi s’échelonnent en cinq temps les chapitres du roman. La protagoniste Anna, née dans les années 1900, relate les faits marquants de la vie mouvementée de son village. Elle-même a été conçue hors mariage, mais adoptée par Géza, celui qu’elle considère comme son véritable père, elle connaît une enfance heureuse. « Je savais déjà que ma mère était autrichienne […]. Dès ma naissance, elle m’avait parlé en allemand, me chantonnant des berceuses dans sa langue maternelle. »

Jusqu’à la déclaration de la Première Guerre en 1914, après l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand, la vie d’Anna est semblable à celle de n’importe quel autre enfant de l’époque. La petite fille connaît une vie insouciante, faite de rires et de jeux avec ses amis, de promenades à cheval et de journées à l’école. Puis tout bascule. « Des soldats sont arrivés au village avec à leur tête un sergent recruteur. C’était la mobilisation générale. » Disparaîtront dans la tourmente son père adoptif et son père biologique, le puissant comte Karoly Zorban. Au grand désarroi d’Anna, lui seul survivra et reviendra au village, son funeste destin étant par ailleurs déjà écrit.

Pendant ce temps, la jeune Hongroise entreprend des études supérieures au collège de la ville voisine, fait inusité dans cette province austro-hongroise plutôt rétrograde, où les garçons étaient les seuls autorisés à étudier longtemps. « L’École normale doit accepter la candidature des filles. Les femmes ont le droit à l’éducation supérieure autant que les hommes », décrète Lydia, la mère d’Anna, qui fera tout en son pouvoir pour que son enfant fasse les études désirées.

Dotée elle aussi d’une forte personnalité, Anna comprend rapidement les difficultés que peuvent vivre les femmes et pose ses premiers gestes d’adulte indépendante. La jeune fille sera appréciée, mais toujours considérée comme marginale, d’autant plus qu’à la même époque, elle découvre son amour pour Marion, une jeune Juive qui fréquente la même école qu’elle. « ‘Moi aussi je t’aime’. Elle a posé ses lèvres sur les miennes et nous sommes restées enlacées ainsi un bon moment. » Devenue institutrice, Anna s’établira à Rozmaring pour pouvoir s’occuper de sa famille, pendant que Marion enseignera au collège de la ville voisine de Zeleg. Ainsi, les deux amoureuses se verront régulièrement, jusqu’à ce qu’elles vivent ensemble, toute leur vie.

Dans la période plus tranquille de l’entre-deux-guerres, les villageois hongrois mènent une vie normale, dont le rythme du travail est commandé par les changements de saisons. L’auteure Éva Böröcz raconte la vie dans les champs, les récoltes, les pratiques religieuses du village catholique, les bisbilles entre voisins, qu’elle illustre de portraits de personnages hauts en couleur, souvent amusants.

Vient rompre cette quiétude l’arrivée à Rozmaring d’un journaliste allemand, dont les témoignages troubleront les villageois. « Je suis parti de Munich parce que j’étais en danger. […] Le pire a été de découvrir le local de mon journal saccagé par les chemises brunes et le corps de mon patron assassiné, gisant par terre. » Günter sera l’annonciateur bien malgré lui de la vague antisémite qui déferlera bientôt sur toute l’Europe. Il représente les êtres de bonne foi qui ont cru en Staline, après avoir dénoncé les égarements d’Hitler.

Lors de la Deuxième Guerre, la Hongrie s’alliera à l’Allemagne nazie et le village ne sera pas épargné. « Une odeur de guerre a déferlé sur le village. Chacun de nous a senti que nous allions être bientôt impliqués dans cette maudite guerre. » Rozmaring connaîtra les souffrances et les humiliations que cause l’envahissement d’un pays par une armée ennemie.

En 1945, la Hongrie voit passer d’autres soldats prompts à la détruire. « Tout un bataillon de l’armée soviétique a envahi notre village […]. Ce furent des journées de grande terreur. » La nouvelle occupation de la Hongrie amènera des changements importants dans le village, tant pour la « camarade institutrice » Anna, que pour l’Allemand Günter, pourtant bien intégré dans la petite communauté hongroise. Il disparaîtra dans les goulags staliniens jusqu’en 1953 et en reviendra « brisé, mais vivant ».

Tous connaissent la suite de l’histoire, qui culmine en 1956, lorsqu’un « horrible rideau de fer [tombe] à la frontière, du côté ouest du pays, non loin de Rozmaring, nous séparant désormais du monde libre ».

Vivement 1989 pour que disparaisse le mur de Berlin et que la Hongrie recouvre sa liberté.

Publié le 26 avril 2018 à 13 h 30 | Mis à jour le 26 avril 2018 à 13 h 30