Numéro 92

Gabrielle Cluzel

RIEN DE GRAVE

Clovis, Étampes , 2003
167 pages

Où en est la pensée de la « droite traditionnelle » (je ne parle pas du néolibéralisme, je parle de la France) au début du XXIe siècle ? Est-il possible de défendre le choix d’une femme qui reste au foyer pour avoir de nombreux enfants ou d’une autre qui décide, contre la rationalité du médecin, de mener sa grossesse à terme même si son échographie révèle que le bébé mourra dès la naissance ? Chose certaine, il serait nettement plus risqué d’énoncer ces idées pour un homme de l’âge du soussigné que pour une femme de trente et un ans comme Gabrielle Cluzel. En revanche, si celle-ci publie dans une maison d’édition étroitement associée aux courants catholiques traditionalistes, elle risque de perdre de la crédibilité.

Pourtant, elle en mérite. Car c’est avec sensibilité que Gabrielle Cluzel nous pose ses dilemmes entre les vieux superficiels et les jeunes superficiels. Dilemmes dont les deux termes ne sont pas plus attirants l’un que l’autre. Seule porte de sortie : l’humanité, au sens de l’état d’esprit, qui nous portera à regarder les êtres individuellement, avec ce qu’ils vivent, en tentant d’éviter les jugements de principe. C’est ce que vise l’auteure ici dans ces neuf nouvelles, dont une des plus typiques à cet égard pourrait être « Brian », qui raconte l’histoire d’un enfant du divorce de treize ans qui songe au suicide pendant que la jeune stagiaire de son école rappelle au directeur troublé : « [E]st-ce que ce n’était pas mieux, hein ! d’avoir des parents séparés mais heureux, plutôt que de les sentir ensemble mal dans leur peau ? » Le hic, c’est que les parents de Brian ne sont pas plus heureux divorcés, ni lui non plus d’ailleurs dans le nouveau contexte familial, mais il est plus facile de regarder le principe que l’enfant.

Parlant de hic, il faut malheureusement souligner les constants stéréotypes et clichés de style. Jusqu’au « fauteuil anglais qui me tendait les bras » qu’on cite sans pudeur en quatrième de couverture. Il résulte de ces formules convenues une malheureuse impression d’impersonnalité. Rien n’est moins agréable, quand on lit un auteur, que l’impression de le voir perdre le contact avec lui-même au moment où il s’attable, alors que l’ensemble de ses propos montre bien – la plupart du temps – qu’il sait où il va. Mais ce n’est peut-être qu’une question de temps. Dans dix ans, Gabrielle Cluzel décrira certainement en d’autres mots la crise de la quarantaine du personnage principal d’« Armel ».

Publié le 30 septembre 2003 à 10 h 50 | Mis à jour le 30 septembre 2003 à 10 h 50