Rapjazz

Frankétienne

RAPJAZZ

JOURNAL D’UN PARIA

Mémoire d’encrier, Montréal, 2011
138 pages
19 $

La tournée du poète débute l’année du bicentenaire de la fondation schizophonique de Port-au-Prince : 1949. Et ça avance, explore, syncope, se multiplie, en toutes langues de feu, entre le traumatisme à répétition et l’espoir extrême, le souffle le plus patient. L’écriture de Frankétienne – monstrueusement belle et cosmique, baroque, comme celle d’Haroldo de Campos, l’une des grandes voix brésiliennes – est tout entière pulsion de vie, travail de culture, lutte titanesque contre les forces de la barbarie, renforcées elles-mêmes (c’était la thèse de Freud) par la culture. Contre les violences zombifiantes du Capitalisme Mondial Intégré, Rapjazz offre une sorte de vaste rêve plongeant dans les plus anciens mythes. Il faut lire ce recueil à haute voix parce que ça slame, ça s’entend. Et ça marie le français et le créole, passe de l’un à l’autre, marronne entre, quitte à ce que la trahison pointe parfois son nez en les langues.

Pòtoprens – c’est-à-dire Port-au-Prince, en créole – forme ici le tuf du texte, constitue le lieu de tous les désirs, actant qui noue la libido et le politique, où la différence des sexes recoupe la différence des classes, le « sperme éruptif » rencontrant le « ventre de la ville » pour semer la « meute des bêtes voraces ». Or cette ville se trouve à la fois béatifiée et mise à nu, les narcotrafiquants et les fonctionnaires véreux étant attaqués par la puissance du Verbe, sa musique vertigineuse. Mais la mort ne vainc jamais puisque Frankétienne, l’un des créateurs du spiralisme, en explore une des concrétisations en apparence inattendue, mais en fait inscrite à même le tissu musical et ultravocal de toute son œuvre. C’est que la métaphore de la spirale, loin de se ployer au sens ou de le découper, fait scintiller au plus obscur de la nuit la mobilité et le mouvement permanents. Le poète-paria-chanteur, hanté par un lyrisme vociférant, repasse dans les pas d’Homère et de Dante, quoi qu’à son propre rythme, son propre souffle. Oui, certes, le corps exulte : « Mon corps est un bordel où je cogne à toute chair ». Mais cette luxure vient là pour semer la « perversité » et la « rapacité » de la mort, dans une immense orgie de vents. Cela s’appelle le marronnage. Parfois délirant, mégalomane ? Peut-être. Pourtant, nous retient la floppée des possibles dans un pays qu’on ne cesse de dire condamné.

Publié le 22 mars 2014 à 11 h 42 | Mis à jour le 4 novembre 2014 à 14 h 08