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Numéro 105

Magali Jourdan, Mathilde Sobottke

QUI A PEUR D’ELFRIEDE JELINEK ?

Danger Public, Paris, 2006
125 pages
18,95 $

Prix Nobel de littérature en 2004, l’écrivaine autrichienne Elfriede Jelinek a été qualifiée par plusieurs d’élitiste, de violente et de subversive. Dans cet ouvrage, elle confie à deux biographes les moments et les aléas de sa vie qui l’ont amenée à se marginaliser et à créer une œuvre excessivement décapante en regard de l’absurdité du pouvoir des « clichés » sociaux, des idéologies dominantes sclérosées, sinon fascisantes, qui pèsent sur l’Histoire… Et cela, en partant de l’hypothèse que l’Allemagne n’aurait pas vraiment affronté son passé nazi.

On sait que l’œuvre d’Elfriede Jelinek est multiple : poésies, romans, pièces de théâtre ou radiophoniques, essais, livrets d’opéra, scénarios et diverses traductions. Elle y a surtout travaillé à « déconstruire » le rapport existant entre langage, façons de penser et visions du monde. Dans son œuvre, les humains apparaissent comme de vulgaires pantins sans intériorité, de pauvres marionnettes souvent au service de mythes immondes. En somme, quel est le sens de la parole et qui parle et agit en nous ? Et c’est essentiellement par la littérature – en retrait de l’espace social jugé aliéné – que cette écrivaine pourra exprimer ce qu’elle possède en « elle-même », se « jeter » en-dehors de ses limites. Elle fera également appel à certains ancrages théorico-critiques tels que le féminisme et le marxisme pour soutenir une écriture qui n’est pas que pure subjectivité ou jeux de langage afin, justement, de mettre au jour un usage idéologique malsain de la langue.

Les deux auteures de cette biographie ont rencontré Elfriede Jelinek en août 2005 à Vienne, la ville natale de l’écrivaine. C’est une femme fragile et vulnérable qui s’est livrée au jeu de l’entretien, exposant les moments cruciaux de sa vie et ceux d’une œuvre solidement enracinée dans cette Vienne originelle à la fois belle et mortifère, ville qui l’a violentée mais qui lui a aussi permis – par la culture critique et l’écriture en « exil intérieur » -, de montrer les faussetés ahurissantes d’une Autriche excessivement ambiguë sur les plans social, politique et culturel.

Publié le 26 novembre 2006 à 12 h 16 | Mis à jour le 7 novembre 2014 à 15 h 03