Numéro 102

Radovan Ivsic

POÈMES

Gallimard, Paris, 2004
251 pages
43,50 $

Dans son Essai sur l’origine des langues, Jean-Jacques Rousseau se plaignait du fait que la dégradation de la culture était liée aux efforts de « matérialiser toutes les opérations de l’âme, et d’ôter toute moralité aux sentiments humains ». Nous étions au XVIIIe siècle. Au XXIe, force est de constater que ces propos sont d’une grinçante actualité. Si l’on prend en considération le fait que, comme traducteur, Radovan Ivsic s’occupa des Confessions de l’auteur du Contrat social – mais aussi de Molière, de Maurice Maeterlinck, d’Eugène Ionesco, d’Aimé Césaire et d’autres -, on aura une idée de la posture politique de cet auteur yougoslave né à Zagreb en 1921, malheureusement peu connu au Québec.

Le recueil Poèmes contient une grande partie de ses écrits poétiques présentés chronologiquement, sauf Remous, suite de fragments retrouvés d’un ensemble de textes automatiques du début des années 1940. On y trouve de nombreux textes croates qu’il a lui-même traduit en français de même que certains textes composés directement en français et surtout, le magnifique et célèbre « Narcisse », accompagné de l’original en croate. La lecture de ce poème introduit à un univers intérieur kaléidoscopique, tissé d’éclats de vers permettant de fractionner la voix monolithique du régime oustachi en générant la diversité du chœur antique.

Qu’a de si particulier et de si attachant la poésie de Radovan Ivsic ? À mes yeux et à mes oreilles – car il faut toujours en venir à réciter la poésie -, éprises de poésie pongienne, lui aussi héritier entre autres du surréalisme, la puissance du végétal qui, doublée de la respiration chromatique, traverse l’être pour l’ouvrir à l’amour. Un passage de « J’ai rêvé », superbe texte en prose, donnera la mesure : « Les couleurs m’encerclent et me soulèvent. [ ] De tous côtés, les fleurs naissantes me fixent, viennent et disparaissent derrière mes paupières, derrière mon obscurité ». Il y là, chez ce géant du surréalisme, un parti pris des choses, attentif aux blocs flottants de la vie, une acuité aux détours du langage perçant la toile des apparences du monde.

Publié le 27 février 2006 à 15 h 16 | Mis à jour le 4 juin 2014 à 19 h 53