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NUIT BLANCHE

« La beauté et le sens prenaient des voies que la littérature me refusait, celles de la troisième dimension », écrit l’auteur, en marge de la première nouvelle qui ouvre son plus récent recueil.

À la croisée de deux univers de création, l’écriture d’œuvres de fiction et les arts céramiques, il explore avec sensibilité les points de jonction, de complicité, voire de contact, qui peuvent parfois naître lorsque l’un et l’autre de ces univers interagissent.

Au point de départ : cohabiter avec des œuvres de la céramiste Myriam Bouchard, la sœur de l’auteur, et laisser leur présence s’infiltrer dans l’imaginaire, puis dans le travail d’écriture, jusqu’à ce qu’un texte prenne forme, comme le bloc d’argile entre les mains de la céramiste qui se transforme sous ses yeux. Qu’adviendrait-il du choc d’une telle rencontre ? Dans le premier texte intercalé entre chacune des quatre sections qui composent le recueil, Emmanuel Bouchard propose déjà un élément de réponse : « Quand j’ai ouvert le coffre devant l’atelier, l’image m’a frappé : les quinze boîtes d’argile formaient un bloc compact, une charge de matière brute dans laquelle il faudrait piocher et piocher pour en tirer quelque chose ». Et l’écrivain de s’imaginer aussitôt devant sa table de travail, entouré de ses dictionnaires, devant à son tour s’esquinter sur son clavier pour donner forme aux phrases qui apparaîtraient sous ses yeux.

Le résultat est tout aussi étonnant que réussi. Emmanuel Bouchard a su éviter à la fois le piège de l’explication et du didactisme, lorsqu’il fait écho aux similitudes qui se dégagent des deux démarches de création, et celui de demeurer trop collé aux œuvres de céramique dont il s’est inspiré. L’aspect descriptif de ces dernières est ici pris en charge par les photos des œuvres, reproduites en couleurs, qui accompagnent les nouvelles. Les histoires sont elles-mêmes des objets qui prennent forme au fil des mots, souligne Emmanuel Bouchard d’entrée de jeu, au même titre que les œuvres céramiques émanent de l’argile. Au-delà des similitudes évoquées ci-dessus, une véritable complicité se dégage de la démarche de l’un et de l’autre. Les deux univers s’imbriquent parfaitement.

La nouvelle qui ouvre le recueil, « Les paumes », met en scène une femme qui prend peu à peu conscience qu’elle est enfermée dans une relation de couple qui la détruit à petit feu. De façon insidieuse, son conjoint la rabaisse et la déprécie à ses propres yeux, jusqu’à ce qu’elle décide de modeler autrement sa vie. Dans « Résonance », le texte qui suit, Bouchard nous rappelle, non sans un brin d’ironie, que de vouloir à tout prix trouver une justification à un texte peut être aussi périlleux qu’attribuer une utilité à une œuvre d’art. Cette touche d’ironie se retrouvera dans une autre nouvelle, « Matières organiques », dans laquelle sévit un petit baron de l’art contemporain lors d’un vernissage. Ailleurs, le thème de la maternité est évoqué. Mais ce qui lie les onze nouvelles de ce recueil, au-delà des thèmes abordés, c’est sans doute la fragilité qui s’en dégage, et les réflexions qui surgissent sur l’art et la création au détour d’une phrase. Emmanuel Bouchard nous invite à ne rien tenir pour acquis, à accepter les fissures qui peuvent parfois émerger d’un texte, comme celles qui rendent certaines pièces de céramique uniques. N’est pas tant ici recherchée la perfection que la couleur qui fait vibrer un texte, la charge émotive qu’il porte. La beauté et la beauté ne font pas toujours bon ménage, comme il le souligne dans la dernière nouvelle, « Les envolées », l’une des plus réussies du recueil. Elle se trouve parfois là où on ne l’attendait pas.

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