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Nicholas Kulish, Souad Mekhennet

ON L’APPELAIT DOCTEUR LA MORT

DE MAUTHAUSEN AU CAIRE, LE RÉCIT HALETANT DE LA PLUS LONGUE TRAQUE DE L’HISTOIRE

Trad. de l’anglais par Cécile Dutheil
Flammarion, Paris, 2015
383 pages
26,95 $

L’éditeur présente ce récit comme « la plus longue traque de l’histoire », négligeant ainsi d’en avouer la stérilité. Non seulement les ratés déparent cette chasse à l’homme, mais elle se termine alors qu’Aribert Heim jouit encore de la liberté. Le réel mérite du livre, ce ne sera pas de déboucher sur un enlèvement comme celui d’Eichmann ou sur un autre succès des pisteurs Simon Wiesenthal et consorts ; ce sera plutôt de révéler à quel point la chasse aux criminels nazis a été écliptique, soumise aux calculs les plus disparates, variable dans le temps et l’espace.

Les auteurs de cette enquête sont eux-mêmes ambivalents : « Aujourd’hui, l’Allemagne est un pays qui a su affronter son histoire. Sa détermination à assumer ses fautes, à payer des réparations et à poursuivre ses criminels de guerre n’a jamais fait défaut, même si les étapes du processus furent assez chaotiques ». La nuance (« même si… ») ignore, en effet, plusieurs facettes des recherches. Ainsi, il est aventureux d’affirmer que l’Allemagne ait manifesté sa « détermination à payer des réparations » ; on peut même penser que le carcan financier, militaire et politique imposé à l’Allemagne vaincue incita une partie de l’opinion allemande à minimiser le devoir de dénoncer les bourreaux. En outre, il est avéré que plusieurs des pays vainqueurs trouvèrent avantage à traiter de façon éminemment sélective les coupables nazis. Plusieurs États troquèrent leur hospitalité complice contre les confidences et les compétences des coupables en quête d’une terre d’accueil. Pour ranimer la colère de l’opinion, il fallut parfois, aux États-Unis et ailleurs, l’intervention de séries télévisées dramatisant l’histoire et tisonnant la sensibilité populaire. Si certaines traques, comme celle d’Aribert Heim, n’aboutirent pas à la capture et au procès, Berlin n’en est donc pas seul responsable.

Le flou qui, malgré tout, entoure la culpabilité de Heim est lui-même troublant. Plusieurs des témoignages incriminant ce médecin, par ailleurs athlète au format géant, manquent d’assises et les auteurs, honnêtement, confessent que plusieurs des accusateurs racontent ce qu’on leur a dit plutôt que ce qu’ils auraient vu. On objectera, néanmoins, que Heim fit l’objet de « la plus longue traque de l’histoire » et que le personnage devint l’« homme le plus recherché au monde ». Peut-être, mais, d’une part, Heim était mort depuis des années quand on identifia son dernier refuge et, d’autre part, il ne devint une cible de choix qu’après la disparition de bourreaux aux dossiers plus accablants que le sien. « À la fin de la guerre, Heim était un bourreau parmi des dizaines de milliers d’autres. »

Publié le 7 juillet 2016 à 9 h 13 | Mis à jour le 7 juillet 2016 à 14 h 50