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Jacques Derrida

MOSCOU ALLER-RETOUR

L'aube, La Tour d'Aigues, 2005
157 pages
18,95 $

Il demeurera toujours à mes yeux humainement impossible de ne pas tenir compte de l’histoire – même et surtout si l’on prétend voir venir sa fin -, quelle que soit la forme dans laquelle on l’écrit, la vit, la pense, la réfléchit, l’oublie. Moscou aller-retour date de 1995 et a été écrit en 1990. Soit avant le 11 septembre étatsunien (il y en eut d’autres, histoire de rappeler l’histoire à nos sous-venirs). Avant Bush, avant Ben Laden, avant le putsch de la finance mondiale, annonçant que la pensée unique en vienne à s’imposer comme réalisation soi-disant universelle du modèle pseudo-démocratique.

Deux textes composent l’ouvrage. Le premier : « Back from Moscow, in the USSR », écrit aux États-Unis, au retour d’un voyage en février 1990 et destiné à des collègues de l’Université Irvine. L’hypothèse : dans l’histoire de la culture humaine, aucun autre type d’œuvres que les Retours de l’URSS ne serait lié de manière aussi stricte, entre octobre 1917 et la veille du texte de Jacques Derrida, à une unique séquence finie d’une histoire politique. Cette série s’articulerait dans le genre du récit de voyage ou du témoignage autobiographique – modalités que déconstruit justement Derrida.

Pour fins de démonstration, trois textes sont convoqués : le double journal de René Étiemble, Retour de l’URSS d’André Gide et Journal de Moscou de Walter Benjamin – avec, pour fond musical, les Beatles et… les Beach Boys. Les figures mythologiques grecques s’entrecroisent aux modèles et récits judéo-chrétiens. Trois positions idéologiques et discursives différentes : quand Étiemble adopte – amalgamant la mémoire de Lénine, la question nationale et la question juive – le discours du voyage révolutionnaire et de la quête de l’universel de l’humain, Gide ne part pas de chez lui : l’aller est pour lui un retour dans sa patrie d’élection. Benjamin, lui, caresse un projet ambitieux tout différent qui propose, dans l’écriture même de son journal, une alliance concrète entre marxisme et phénoménologie.

Mais aujourd’hui, on ne revient plus de l’URSS, on ne revient plus de Moscou comme de chez soi. On regarde Poutine massacrer les méchants Tchétchènes. Peut-être est-ce de cela que traite au fond l’entretien avec trois jeunes philosophes russes qui clôt l’ouvrage : la déconstruction-reconstruction (perestroïka) des idéologies. Hasard si la discussion se termine autour de Jacques Lacan ?…

Publié le 18 septembre 2005 à 17 h 12 | Mis à jour le 18 septembre 2005 à 17 h 12